Studia IV

DÉCONSTRUCTION ET RÉCUPÉRATION: UN HAUT‑LIEU DE LA CIVILISATION EUROPÉENNE À SES DÉBUTS

En décembre 1988, pendant une visite à Cambridge chez le professeur A.M. Snodgrass, dont j'avais le projet de traduire en roumain un livre classique, The Dark Age of Greece, je ne pensais pas deviner l'imminence du tournant historique qui allait lui conférer une actualité poignante. Un décembre insulaire insolite, chaud et ensoleillé, anticipait alors la fin du long hiver de notre mécontentement. La traduction roumaine du livre dut attendre de longues années. Je crois convenable, en revanche, d'en étudier la portée en tant que traité d'anatomie d'un désastre, d'un point de vue que l'on pourrait considérer comme celui de la morphologie culturelle.

 

Une nouvelle archéologie

L'œuvre de A.M. Snodgrass occupe une place de choix dans une longue galerie britannique de livres traitant de la Grèce antique et du monde égéen pré-archaïque, écrits pendant le même quart de siècle. Cette position s'explique tant par la méthode que par l'attitude de l'auteur, qui a su adopter la civilité la plus cordiale face aux érudits dont les opinions ne correspondaient pas aux siennes, à propos d'un sujet encore ouvert aux controverses. Une année après la parution du livre de Snodgrass (Edinbourg, 1971), V.R.d'A. Desborough publie un ouvrage au titre presque identique: The Greek Dark Ages (Londres, 1972). C'est un essai prestigieux (conçu presque sans références bibliographiques), car ses deuxième et troisième sections reposent sur les livres précédents de Desborough, à savoir Les derniers Mycéniens et leurs successeurs, 1964, et La céramique protogéométrique, 1952, livres inspirés, à l'instar de celui de Snodgrass, des nombreuses discussions des deux savants. Mais Snodgrass insistait de manière ouverte et anticipatoire tant sur les divergences que sur les correspondances de leurs opinions concernant soit la série céramique, soit l'existence d'une immigration qui aurait déterminé l'apparition de la protogéométrie en Grèce.

Bien que Snodgrass n'accepte plus aujourd'hui la manière dont il a composé et organisé son ouvrage, il y a des lecteurs (nous compris) qui trouvent que le livre est encore actuel du point de vue scientifique; ses points forts sont la conviction inébranlable et parfaitement argumentée de l'auteur qu'il n'y a eu aucune immigration en Grèce de l'âge sombre et aussi la prédilection pour la méthode inductive (au détriment de la déduction), impliquant l'ample organisation des événements et des preuves archéologiques, les seules capables de valider des conclusions qui tiennent à la glotologie, à la mythologie ou à la tradition orale et écrite, ou d'invalider les résultats de la «logique» spéculative, imposés, par des nécessités d'intégration, comme preuves historiques pertinentes.

Sans pratiquer un type désuet d'archéologie, même s'il a rédigé son ouvrage à l'aube de cette «perte de l'innocence» de la discipline en question, A.M. Snodgrass est extrêmement modeste (et peut-être auto-ironique, comme il lui arrive plus d'une fois dans son œuvre qui repousse l'affectivité au profit de la raison, une écriture excellente et riche, semblable à celle de son collègue Desborough) affirmant que ce n'est que sporadiquement et inconsciemment qu'il lui arrive de toucher aux desiderata de l'archéologie actuelle.

Philipe Bruneau (Quatre propos sur l'archéologie nouvelle, in BCH 100, 1, 1976, pp. 103-115) affirme qu'une archéologie nouvelle signifie plus qu'une méthode d'étudier le sol; c'est une nouvelle vision dans la recherche des résultats des investigations archéologiques, surtout des «artefaits» (en tant que preuves les plus significatives et les plus éloquentes d'un monde révolu).

Un autre collègue de Cambridge d'A.M. Snodgrass, Colin Renfrew (The Emergence of Civilisation. The Cyclades and the Aegean in the Third Millenium B.C., Londres, 1972, p. 13) affirme que l'horizon, en tant que partie de l'environnement géographique, est l'une des coordonnées extérieures d'une culture qui se définit, à son tour, par la relation entre l'homme et son environnement, par la totalité des artefaits créés qui forment la civilisation, tissu de plus en plus complexe et dense, qui l'isole et l'aide en même temps à se défendre contre le monde de la nature. Une décennie plus tard, le même Colin Renfrew allait tirer un signal d'alarme à propos de l'opposition entre «la grande tradition» et «la grande division», c'est-à-dire l'ultraspécialisation exclusive en archéologie. «Je crois, tout comme Stephen Dyson et James Wiseman, que la nouvelle archéologie pourrait offrir de très belles leçons à l'archéologie classique», affirmait A.M. Snodgrass dans un

article théorique publié au milieu de la décennie dernière (The New Archaeology and the Classical Archaeologyst, in AJA, 89, 1, 1985, pp. 31-37); il y mentionnait aussi que, pour les archéologues, l'archéologie classique semble être, dans le meilleur des cas, l'application de leur sujet à une région restreinte, tandis que, dans le pire des cas, elle ne semble même pas être une archéologie. Il soulignait aussi que le plus sage c'était de suivre sur la caractéristique essentielle du sujet, son statut; la plupart des données strictement archéologiques doit donc être associée aux données des disciplines non-archéologiques ayant un haut niveau de complication.

Le livre de Snodgrass est l'ouvrage d'un archéologue de «type nouveau», car le sujet proprement dit est traité à travers des disciplines non-archéologiques telles la dialectologie historique et la géographie dialectologique, la mythologie, la tradition orale ou écrite. Snodgrass est conscient de l'importance du juste milieu entre ces disciplines adjacentes et du caractère complémentaire difficile à trouver, et il avertit sur le danger de l'exclusivisme que ces disciplines s'arrogent le plus souvent. Les linguistes semblent être les champions absolus de ce type de comportement. Voilà un exemple concluant de la manière dont certains chercheurs transforment l'interdisciplinarité en dialogues des sourds. John Chadwick, l'helléniste qui a déchiffré le linéaire B, avec son regretté collègue Michael Ventris, ignore superbement ce livre de Snodgrass (The Mycenaean World, Cambridge, 1976), paru cinq ans avant celui qui lançait sa découverte spectaculaire: «Les événements de la fin de l'époque mycénienne constituent un problème. Les traditions grecques suggèrent que, au cours de cette période, une nouvelle population grecque, les Doriens, s'est déplacée en Péloponnèse. Bien sûr, la population, qui avait occupé tout le territoire, sauf le centre de la presqu'île, se faisait appeler dorienne. Mais il fut impossible de trouver des preuves arhéologiques irréfutables de ce déplacement (et c'est justement ce que Snodgrass fit! - n.d.l.a.); si cette population venait du nord de la Grèce, elle ne pouvait aucunement venir de Thessalie, qui semble avoir participé à la civilisation mycénienne. Le nord-ouest est la seule zone qui ait pu engendrer cette migration; c'est ce qu'attestent les faibles informations de la Grèce classique» (à notre avis, soit l'auteur ignore volontairement Snodgrass, soit il ne l'a jamais lu). Aux pages 192-193, il affirme encore: «Je ne crois pas que le «dark age» reste totalement obscur et je crois pouvoir déchiffrer des informations qui apparaissent (que Snodgrass avait, en fait, déchiffrées - n.d.l.a.) ... Les sites mycéniens sont partout détruits.

L'ordre stable qui durait depuis trois siècles avait disparu. Ce qui s'ensuivit ce fut le dépeuplement dû aux guerres, aux épidémies, à la famine... Où étaient les Doriens pendant toute cette période et qu'est-ce qu'ils attendaient pour se manifester?» C'est justement l'objet des recherches entreprises par A.M. Snodgrass, qui s'appuient sur des preuves archéologiques et non-archéologiques dans l'analyse du processus complexe qui eut lieu au XIe-VIIIe siècles av. J.-Ch.

 

L'approche philologique-archéologique

L'importance et la nouveauté du livre de Snodgrass consistent au fait qu'il démontre de manière pertinente le caractère autochtone de la déconstruction et de la récupération de la civilisation en Grèce continentale et dans le monde égéen, sans aucune intervention ethnique allogène sous forme de population immigrante.

Le fait que les approches philologiques ou principalement philologiques avaient proliféré pendant quelques ans a déterminé Snodgrass à entreprendre cette démarche. Les études philologiques sont pertinentes lorsqu'il s'agit de longues périodes (mais pas toujours!), mais non pas quand on a affaire à des situations relativement contemporaines ou immédiates, c'est-à-dire qui tiennent à la courte durée. A la fin du siècle dernier, le linguiste autrichien Paul Kretschmer émettait la théorie de la descente des Grecs des Balkans vers le monde égéen, en trois vagues successives (selon la partition classique des dialects grecs): les Ioniens, les Achéens et les Doriens. Les Ioniens seraient entrés en Grèce au XXe siècle av. J.-Ch., les Achéens au XVIe siècle av. J.-Ch., et les Doriens quatre siècles plus tard. Les moyens philologiques de recherche ne permettaient pas à Kretschmer d'expliquer comment ces peuples avaient si longtemps gardé la même langue, avec quelques différences dialectales insignifiantes. La longue durée ouvre une perspective plus certaine pour les phénomènes linguistiques, surtout lorsqu'il s'agit des phénomènes linguistiques précis, accompagnés par des réalités archéologiques universellement acceptées. A.J.B. Wace, par exemple, trouve de cette manière la

possibilité d'expliquer que la population qui a imposé la culture helladique moyenne doit être identifiée aux envahisseurs grecs indo-européens; au début de l'âge moyen du bronze, au XIXe siècle av. J.-Ch., un nouvel élément paraît. Au début du IIe millénaire, une population de langue grecque se serait installée dans la région de Troie, y demeurant pendant six siècles. On suppose que l'invasion de la Grèce ait commencé dans cette région ancestrale de lonie. Les auteurs de la soi-disant céramique minyenne (nom que Schliemann a inventé en relation au nom du légendaire roi Minyas, fondateur de l'habitat d'Orkhomenos en Béotie) parlaient le grec; A.J.B. Wace avait constaté qu'il n'y avait aucune rupture culturelle entre la population mycénienne grécophone de l'âge du bronze supérieur et celle de la période précédente appartenant à la culture helladique moyenne. Mais Leonard

R. Palmer (Mycenaeans and Minoans, Londres, 1965, p. 323) insiste sur le fait qu'en Anatolie, dans la région de Troie, il n'y a pas de toponymes qui puissent justifier l'hypothèse d'une population grecque qui y soit restée pendant six siècles. Le caractère indo-européen de la langue hittite (déchiffrée par Hrozny pendant la Première Guerre mondiale), tout comme la découverte par E. Forrer, en 1919, dans les archives de Bogazköy (Hattusa) de huit langues différentes, dont deux langues indo-européens (le luvien et le palaïc) constituent un repère important de l'archéologie égéenne.

Le luvien était répandu dans le sud-est de l'Anatolie même avant la constitution du royaume hittite. On ne sait pas exactement d'où viennent les Grecs indo-européens qui ont peuplé la Grèce continentale et le bassin égéen, mais il semble que ce sont les populations anatoliennes parlant le luvien qui ont peuplé la Crète, traversant la mer et s'établissant dans la région orientale de l'île. L'archéologie contemporaine a démontré que le peuplement de cette grande île s'était fait de l'est vers l'ouest. A l'ouest de l'île, dans la grotte de la Montagne Dikte, un autel consacré à la Mer Mère porte une inscription en luvien, datant de la période où l'écriture syllabique de la ligne A s'était en quelque sorte généralisée.

L'influence réciproque des Minoens et des Mycéniens est un processus lent, probablement stimulé par les séïsmes et les phénomènes volcaniques qui ont sérieusement perturbé l'Egée au milieu du XVe siècle av. J.-Ch. Pour ce qui est du côté artistique, soit les artisans minoens travaillent pour leurs nouveaux dominants, soit les Mycéniens apprennent des divers subtilités du métier dans les milieux minoens. Dans le sépulcre no IV de Mycène ou a trouvé le ritton artisanal en or (no 273) et un objet extrêmement raffiné (no 384), qui se trouvent tous les deux au Musée National d'Athènes, marquant les limites extrêmes (peut-être même les limites chronologiques du riche inventaire qui donne l'impression qu'il s'agit du sépulcre d'un condottiere mycénien ayant pillé le monde minoen en train de s'éteindre) de l'influence et des effets eus par l'art minoen dans le milieu mycénien.

En dépit des arguments d'ordre philologique, les chercheurs continuent de considérer que l'ouest de l'Anatolie pourrait être le berceau des Grecs indo-européens. Il suffit de regarder les fortifications de Mycène et de Tirynthe (les habitats minoensi n'étaient pas fortifiés ou bien ils avaient des remparts à une épaisseur raisonnable) pour penser tout de suite aux: fortifications de Bogazköy ou de Troie VI. Cette association a peut-être la même source que les ressemblances linguistiques du grec et des autres langues orientales, fondées sur les emprunts lexicaux. Les enceintes cyclopéennes en pierre de Mycène et de Tirynthe se ressemblent aux constructions de Hattusa, tout comme les fortifications en briques crues de l'ancienne Smyrne (IXe siècle av. J.-Ch.) se ressemblent aux remparts massifs datant de la même époque, découverts au Moyen Orient. On a observé à Mycène un détail qui n'est pas peut-être dépourvu d'importance: les blocs énormes flanquant le corridor d'accès situés à la proximité de la «Porte aux Lions» semblent provenir, malgré leur forme presque orthostatique, des processus tectoniques d'une ère géologique ancienne; les mouvements de l'écorce terrestre les ont fait surgir et les Mycéniens constructeurs les ont utilisés tels quels. A la différence des autres blocs cyclopéens, plus petits et d'une consistance plus molle, ils semblent être faits des conglomérats rougeâtres très durs; leurs surfaces aux insertions de pierre cristalline sont plus anciennes que le monolithe même, ce qui rend impossible le ciselage. De tels monolithes rougeâtres, aux dimensions réduites, sont visibles au long du chemin de montagne qui lie Tripoli à Argos, pas loin de la première localité; ces pierres sont répandues parmi les schistes dans le paysage rocheux, se faisant remarquer par leur orthostatisme naturel.

Les épopées homériques conservent des réminiscences des réalités du monde mycénien et aussi des échos qui attestent que les Grecs connaissaient la Troie (VI) au XIVe siècle av. J.-Ch., lorsque cette cité était à son apogée, avec, son acropole riche en bâtiments sacrés et publics fastueux.

Une épopée locale, version d'un poème sur le siège maritime de Troie, chante les beautés de Troie VI, avec sa célèbre acropole, supposée être l'acropole détruite par les Achéens (en fait, il s'agissait de Troie VII A, la Troie de Priam). Nous ne pouvons pas connaître la réception de ce poème en grec et nous ne pouvons savoir non plus si ce poème a été conçu directement en grec. Mais les arts plastiques mycéniens reprennent son thème. Le ritton en argent provenant du même sépulcre IV de Mycène (lorsqu'il le découvrait, Schliemann télégraphiait au roi de Grèce pour lui annoncer qu'il s'agissait d'une effigie d'Agamemnon, mais l'inventaire funéraire en question est aujourd'hui considéré comme datant des XVe-XIIIe siècles) et qui porte le numéro 481 dans le Musée National d'Athènes représente un siège, avec des archers et des lutteurs à la fronde, et, en-dessus, des constructions imposantes. Ce ritton, possible œuvre d'un artisan crétois, c'est la première narration historique dans l'art plastique que nous connaissons en Europe. Les scènes du siège de Mycène et de Pylos ont été peintes avant l'épisode final de Troie. La narration de la guerre de Troie est la dernière version du thème du siège, car il s'agissait, à la vérité, du dernier siège, couronné de succès, d'une cité fortifiée. Après la prise de Troie, le monde mycénien était trop fragmenté pour pouvoir former une expédition pangrecque tellement importante (Emily Vermeule, Greece in the Bronze Age, Chicago, 1964, p. 277 et suiv.). Selon cet auteur, certains détails fournis par Homère sont en accord avec la situation internationale au XIIIe siècle, c'est-à-dire qu'ils soutiennent l'hypothèse du raïd des «peuples de la mer» attestés par des sources écrites hittites et égyptiennes, et aussi par la version du poème que nous venons de mentionner. Emily Vermeule affirme aussi (loc. cit.) qu'il est possible que Paris et ses amis troyens aient apparu en Grèce continentale en tant qu'alliés ou amis des «peuples de la mer» et qu'ils aient ravi la femme et les richesses du chef (anax) d'Amyklai, voyageant en Crète; à cette occasion, les Troyens seraient arrivés jusqu'en Egypte, pour revenir ensuite au nord-ouest d'Anatolie.

 

Entre la guerre de Troie et la disparition de la civilisation mycénienne

Après la destruction de Troie VII A pendant la guerre contre les Achéens, la situation semble être devenue critique en Grèce. Snodgrass interprète à la lumière des témoignages archéologiques quelques réalités consignées par Thucydide dans son «archéologie» (I, 1 2): «...Après la guerre de Troie, l'Hellade connut des mouvements de population et des cités nouvelles furent créées; c'est pour cela que sa population ne s'accrut pas. A la vérité, la retraite des Hellènes de l'Ilyon fut longue et provoqua des changements importants: des révoltes dans de nombreuses cités, la fondation de villes nouvelles par les gens réfugiés pendant la guerre. En effet, les Béotiens d'aujourd'hui, chassés d'Argos par les Thessaliens, se sont installés dans la Béotie d'aujourd'hui soixante ans après la conquête de Troie; dans cette région nommée auparavant Cadmée, il y avait une population dont une branche était partie vers l'Ilyon. Les Doriens ont occupé, pour leur part, le Péloponnèse quatre-vingt ans plus tard, avec les Héraclydes. Au bout d'une longue période, l'Hellade s'est enfin apaisée et a envoyé ses gens pour créer des colonies; les Athéniens ont envoyé les Ioniens et les habitants des îles; les Péloponnésiens ont créé des colonies en Italie, dans la plus grande partie de la Sicile et dans d'autres régions de l'Hellade. Ces processus ont eu lieu exclusivement après les événements de Troie». (Thucydide, La guerre du Péloponnèse).

Ce paragraphe concentre toute la période qui fait l'objet de l'étude entreprise par Snodgrass (XIe-VIIIe siècles av. J.-Ch.). Les épopées homériques et les autres cycles de légendes sont ainsi attestés du point de vue historique. Le meurtre d'Agamemnon, les pèlerinages d'Ulysse, les prétendants de Pénélope, les aventures de Télémaque, les Sept contre Thèbes témoignent d'un processus de déconstruction qui a la guerre de Troie comme antécédent. Pour ce qui est de la métamorphose subie par la civilisation minoenne se transformant en civilisation mycénienne, on peut parler d'une récupération, d'une imitation créatrice et on doit accepter l'hypothèse des séïsmes successifs culminant par l'éruption volcanique; les preuves de Tera [Thíra, Santorini] confirment l'écroulement de la zone centrale et la formation d'une vague énorme qui a balayé la région.

Mais la théorie des catastrophes naturelles ne s'applique pas à la disparition de la civilisation mycénienne. On peut d'ailleurs constater que de telles catastrophes peuvent favoriser un terme ou autre de l'équation historique. Le pouvoir maritime crétois une fois disparu, les petites flottes des Mycéniens continentaux peuvent facilement renaître; conformément au catalogue des navires de l'Iliade, ce n'est que par association qu'elles peuvent constituer un pouvoir maritime éphémère. En essayant d'incendier les navires ennemis, les Troïens savaient, certainement, que les Achéens n'en avaient pas d'autres dans leurs ports. La théorie de Rhys Carpenter (Discontinuity in Greek Civilisation, Cambridge, 1966), conformément à laquelle la décadence de la civilisation mycénienne est due à un changement des conditions climatiques, n'est qu'une spéculation. Snodgrass démontre que les changements climatiques supposés ne pourraient argumenter ni la présence de la fibule plus grande qui s'est imposée au détriment des petites fibules traditionnelles, et qui aurait pu soutenir de plus gros vêtements.

La théorie de Desborough, soutenant l'immigration, ne peut pas non plus justifier la décadence du monde mycénien. La majorité des chercheurs n'approuvent pas cette théorie; nous citons quelques noms prestigieux, dont le premier est Snodgrass même («Ant J», 53, 1973, pp. 99-100): G. Huxley («JHS», 93, 1973, pp. 252-253), Chester G. Starr (AJPh, 95, 1974, pp. 414-416), Per A. Alin (AJA, 78, 1974, p. 198), J.N. Coldstream («Classical Review», 25, 1975, pp. 84-87). Chester G. Starr croit que, par rapport au livre de Snodgrass, l'essai de Desborough manque d'une réflexion historique véritable, même si ses fondements sont justes. Attribuer le même nom, «sous-mycénien», à une population immigrante, à un style céramique et à une époque, et considérer que la population immigrante est la créatrice du génial art attique (le style protogéométrique) semble plutôt une fiction qu'une exagération.

La question est de savoir comment une civilisation relativement jeune et extrêmement vigoureuse - la civilisation mycénienne - a pu disparaître sans causes majeures identifiables dans les recherches archéologiques.

 

Le concept d'âge sombre (dark age)

Ceux qui ont vécu en Europe de l'Est le long processus de déconstruction imposé par l'impérialisme communiste totalitaire, tout comme le processus de récupération qui y a succédé, ont eu une expérience très proche de la décadence de la civilisation mycénienne, du début de l'âge sombre, de l'accablant intervalle anhistorique et, enfin, de l'aube timide, des débuts difficiles de la récupération.

La position et le tónos spécial de Crète ont leurs correspondants relatifs dans certaines zones de l'ancien camp communiste. En Roumanie, l'âge sombre s'est pleinement installé. Voilà pourquoi nous, survivants d'un désastre dépassant toute imagination, nous trouvons que le livre de Snodgrass a la signification d'une véritable anatomie du désastre. Aucune catastrophe, aucune guerre, aucune période de sécheresse, aucun gel ou incendie, aucun tremblement de terre ou épidémie, aucune révolte, répression ni pogrom n'auraient pu détruire comme l'a fait la cruauté «paisible» de ce régime. La déconstruction ne tenait pas à l'ordre matériel; par contre, il y avait une fièvre des constructions gigantesques, le tarissement dû au gaspillage, la famine au cœur de la richesse, l'empoisonnement de la nature par la construction irraisonnable des objectifs industriels. Qu'est-ce qui s'est passé, ci et là, en Roumanie de l'âge de lumière et en Grèce de l'âge sombre? Ici, on a eu affaire à la destruction presque totale de l'esprit humain pendant cinq décennies (sept en Russie). Le nazisme, idéologie qui se proposait la création de «l'homme nouveau», a eu en Occident une carrière beaucoup plus courte que celle de l'idéologie orientale complémentaire (mais la mort dans les chambres à gaz d'Hitler était plus rapide que la destruction de l'esprit par le froid, pratiquée dans les pays communistes); la récupération a été elle aussi infiniment plus rapide et, à la fois, générale. En Italie, on rencontre encore de nos jours des réminiscences visibles des trois décennies de fascisme.

En Grèce de l'âge sombre, l'homme n'a pas été atteint par la déconstruction. Si nous considérons que la civilisation mycénienne est une imitation créatrice de la civilisation minoenne, nous pouvons aussi affirmer que le moi individuel avait été consolidé par le moi collectif, avant que la civilisation en question ne disparaisse peu à peu; elle a laissé des traces profondes dans l'esprit collectif et a ainsi réduit les effets négatifs que la traversée de l'âge sombre aurait pu avoir sur l'individu.

Le processus de déconstruction s'est donc limité à la décomposition de l'ordre social, à l'appauvrissement, à la sous-production; Snodgrass a démontré, archéologiquement et non seulement, que cette déconstruction n'a pas été imposée par quelque population immigrante venant de l'extérieur du monde grec et égéen.

 

Aucune menace de la part de l'Orient asiatique

Heureusement pour la Grèce des XIe-VIIIe siècles, il n'y a eu aucune invasion des peuples étrangers; la seule force orientale qui aurait pu menacer l'Ionie, l'Egée et la Grèce continentale, comme l'ont fait les Perses Achéménides à la fin du VIe siècle et au début du siècle suivant, était la population des Assyriens. Pendant le règne de Tiglatpalassar Ier, l'Assyrie était le plus important État du Proche Orient, ses frontières s'étendant du golfe Persique jusqu'à la Méditerranée. Dans la situation donnée, un tel pouvoir aurait pu être une menace sérieuse pour le monde égéen déconstruit. Mais justement au XIe siècle, lorsque le déclin est rapide et la Grèce évolue vers l'âge sombre, la pression des tribus araméennes amène l'Assyrie à revenir entre ses frontières naturelles (sur le cours supérieur du Tigre). Après l'an 900 av. J.-Ch., le Nouveau Royaume Assyrien commence à reconquérir ses anciens territoires, par des campagnes extrêmement cruelles, dont témoignent les bas-reliefs de Berlin, du Louvre et du British Museum, tout comme les renforts en bronze repoussé des portes en bois de Balawat (dans le même musée de Londres). Salmanassar III (858-824) consolide l'autorité assyrienne en Asie Mineure, Syrie, Phénicie et Palestine, pillant aussi l'Etat d'Urartu, qui est alors mentionné pour la première fois dans l'histoire.

Pendant le règne de Sargon Il (722-705), fondateur de la dernière dynastie assyrienne, ont lieu les premiers contacts entre l'Assyrie et le monde grec. L'empire assyrien était toujours impliqué en des conquêtes multiples, qui faisaient que de nombreux artisans orientaux se réfugient à Chypre, à Crète et à Rhodes. Un siècle plus tard, la vague d'invasions asiatiques qui détruisent l'Assyrie détermine de nouveaux groupes d'artisans à quitter leur terre, s'en allant vers l'ouest, vers la Grèce. L'empire continental de l'Assyrie s'étendait à un moment donné jusqu'à en Egypte, mais il n'a jamais visé d'avoir un pouvoir maritime absolu en Egée. Ce fut la grande chance de la récupération grecque.

 

Le moteur de la transition

Quel fut, quand même, le moteur du passage irréversible, lent et parfois désordonné, de la déconstruction à la récupération progressive? L'élément le plus important de ce moteur ce fut la liberté politique et ethnique (la pression d'ordre religieux était exclue) de l'individu, la cellule sociale, qui continuait de vivre dans un milieu ethnique homogène. Les combats internes ont eu, pendant l'étape de déconstruction, le rôle d'un facteur de sélection, déterminant l'absorption des familles dirigeantes, royales, dans la masse du peuple en question; pendant la récupération, les mêmes combats ont déterminé l'apparition de nouveaux chefs, issus du sein des mêmes masses, renouvelées par la croissance démographique dont témoignent les états conflictuels. Pendant la déconstruction, les combats étaient un phénomène complémentaire de l'appauvrissement et du dépeuplement, tandis que pendant la récupération ils marquaient l'apparition d'une nouvelle classe dirigeante. Snodgrass et d'autres chercheurs ont montré que la société grecque à l'âge sombre était une société pauvre, mais non pas égalitaire; un de ses ressorts principaux est l'apparition d'une autre catégorie de dirigeants, provenant de la même ethnie (ce qui a engendré des troubles intérieurs, l'abandon ou la création des habitats, des récupérations successives, etc.). Cela prouve encore une fois la conservation de l'individu, la cellule sociale.

Au niveau de la pensée spéculative-romantique, on a souvent parlé du «miracle grec» - c'est-à-dire l'apogée de la civilisation grecque classique. Si miracle y eut, il ne se situe pas au «siècle» de Périclès, mais à l'âge sombre. Snodgrass est le premier à faire l'anatomie de ce «miracle», utilisant des preuves archéologiques qui forment le jeu de la création interprétative et des influences.

Nous allons insister sur le rapport qui, en théorie de la culture, fait la distinction entre l'imitation créatrice et la pseudo-morphose. La loi de l'imitation et du synchronisme élaborée par Gabriel de Tarde est loin d'être une simple spéculation moderne. La pseudo-morphose signifie, tout simplement, l'existence des formes sans fond.

Se servant des inventaires funéraires, Snodgrass démontre que le style protogéométrique paru à Athènes est instantanément adopté (le style en question est donc imité) en d'autres sites de la Grèce continentale et du Péloponnèse. Aucune imitation n'est fidèle, elles sont toutes des interprétations, ce qui a rendu possible l'identification des écoles locales de poterie. Le phénomène de l'imitation créatrice ou/et de la création interprétative est universel. Dans une conférence donnée au début des années '60 à Bucarest et incluse ensuite dans un de ses nombreux livres, Radakrishnan affirmait qu'il était impossible d'identifier le moments où naissent les idées; que seul le moment de la transformation était visible.

Autrement dit, la continuité dans une civilisation est faite par des transformations et moins par des créations originales «ex nihilo». Ce type de création n'est pas impossible, et la parution de la métallurgie du fer (précédée du point de vue technologique par la métallurgie du bronze) peut être considérée un exemple des moments de tournant qui accroissent le polymorphisme de la civilisation égéenne; par rapport à la courte durée, l'utilisation alternative ou simultanée du fer et du bronze prouve la coexistence de la tradition et de l'innovation (voir par exemple les épingles en fer décorées de petites sphères en bronze). Snodgrass a délibérément insisté sur de tels phénomènes qui tiennent aux détails, dans le but de suggérer les avatars de la réception de la nouveauté, mais aussi la sélectivité foncière et la créativité interprétative dont témoignent les objets métalliques datant du début de l'âge du fer.

Dans la recherche archéologique actuelle, il est extrêmement utile d'étudier, dans le but de reconstituer les mentalités anciennes, certains documents datant de la fin de l'époque hellénistique, quoi qu'ils soyent fragmentaires et limités. Il s'agit des fragments du traité de Dionysos d'Halicarnasse (Ier siècle av. J.-Ch. - Ier siècle apr. J.-Ch.), intitulé De l'imitation; la troisième et la dernière partie de l'ouvrage, peut-être jamais fini, n'existe plus. Les ouvrages que d'autres auteurs citent ont été recueillis et commentés par Mihai Nasta dans une thèse de doctorat à l'Université de Bucarest: Imitation et style dans la doctrine de Dionysos d'Halicarnasse, Bucarest, 1978. Bien qu'il se penche surtout sur la rhétorique, il est possible que les idées de Dionysos refèrent à l'entière sphère de la culture; cette hypothèse est soutenue par le postulat formulé dans la deuxième part et considéré par Mihai Nasta comme la clé de voûte de la doctrine dionysienne: «l'art devient une seconde nature». La preuve en est (voir dans ce sens l'affirmation de Colin Renfrew que nous avons citée ci-dessus) le jeu des influences et des imitations créatrices. L'apparition des écoles locales de poterie utilisant le style protogéométrique atteste, d'une part, l'existence de cette seconde nature et, d'autre part, par conséquent, le suivi du substrat de civilisation même pendant les phases les plus sombres. Snodgrass a fait la démonstration brillante de la continuité locale du substrat mycénien; il a utilisé les preuves archéologiques céramiques, les objets en métal et surtout la réapparition du rituel d'enterrement en ciste; cette hypothèse est confirmé au niveau humain par la tradition de la stratification sociale même pendant les périodes de grave appauvrissement de la Grèce à l'âge sombre. L'âge sombre n'est pas une rupture, un changement total du style de civilisation, mais un renouvellement de ce style. Snodgrass complète l'idée romantique de la fragilité de la civilisation par l'idée de la «volonté d'art», qui, dans les conditions de la Grèce à l'âge sombre, diminue, mais ne disparaît pas. Les boucles d'oreille du milieu du IXe siècle av. J.-Ch., découvertes en 1967 dans l'agora d'Athènes en sont une preuve, tout comme le collier en or provenant de Kaniale Tekke, près de Cnossos et datant de la fin du IXe siècle av. J.-Ch.

Puisque la cellule sociale, la créativité humaine, n'a pas été atteinte par la déconstruction, la récupération a été implicite, la création interprétative possible. C'est peut-être le moment où le moteur de la récupération s'est constitué; à la différence de l'acculturation minoenne-mycénienne, ce moteur allait helléniser foncièrement toute influence extérieure.

La récupération n'a peut-être pas commencé d'un point zéro, mais elle se faisait avec un nouveau tónos de civilisation, dû à la pseudo-morphose et doué d'un vigoureux élan mimétique-païdéatique. Snodgrass montre que, dans de telles situations, tant le rythme de la déconstruction que celui de la récupération s'accélèrent. Nous avons donc des raisons d'espérer que l'Europe de l'Est va se remettre rapidement, après être sortie du désastre communiste, arrivant au niveau des démocraties occidentales.

Rappelons-nous que la Grèce de l'âge sombre n'a pas joui d'un tel point de repère. La civilisation s'y est remise, pratiquement, grâce au souvenir, nous ne cessons pas de l'affirmer, grâce à l'unité ethnique (stimulée par la diversité interne) et à l'intégrité de l'esprit individuel (qui a évolué vers l'individualisme grec et vers la démocratie, dans les conditions où la cité-Etat naissait exactement à la fin de l'âge sombre). Certes, les civilisations orientales ont joué un rôle important dans la nouvelle configuration de la civilisation grecque, mais le filtre grec spécifique a eu un effet exemplaire sur l'authenticité de la production artistique. Le style aux influences orientales n'est qu'une étape; dans l'évolution de la céramique corinthienne, et non pas un détour définitif; la représentation des scènes des combats terrestres et maritimes est typiquement grecque, même si il on a démontré de manière pertinente (Gudrun Ahlberg, Fighting on Land and Sea in Greek Géométric Art, Stockholm, 1971, pp. 105 sq.) que les modèles de ces scènes étaient les bas-reliefs assyriens en pierre et les portes en bronze de Balawat (British Museum).

Le haut-lieu miraculeux de la civilisation européenne fut donc, à part ce que nous avons démontré, l'absence d'un repère que nous, les Européens d'aujourd'hui, comme rari nantes in gurgito vasto [Vergilius, l'Énéide, I, 118], pouvons considérer. Voilà pourquoi Snodgrass trouve qu'un tel comportement est extrêmement important pour l'intervalle écoulé jusqu'à nos jours. Il s'est manifesté dans un moment assez incertain et assez grave, lorsque tout aurait pu être différent; la situation était même plus grave qu'une défaite des Grecs au

Ve siècle av. J.-Ch., pendant la bataille de Salamine. Snodgrass a analysé les dimensions de cette réalité et a consacré son livre au peuple grec, avec un hémistiche homérique en épigraphe: «car tu n'as jamais autant souffert».

Peu de temps avant sa mort, le regretté Constantin Noica a fait publier dans deux numéros successifs de la revue România literară, un essai assez controversé. L'auteur tentait de démontrer l'absence de style dont témoigne la civilisation européenne (nous ne disposons pas de la citation exacte). Il avait peut-être raison, dans un certain sens, et une telle absence a toujours été bénéfique. Les civilisations univoques, ayant un style culturel certain, quoi qu'elles soyent fortes et compliquées, se sont parfois éteintes pendant une seule arche temporelle, la même pendant laquelle la civilisation méditerranéenne et ensuite européenne parcourait un processus continu de diversification créatrice et de prolifération mondiale. En parlant d'un style culturel par rapport à l'individualisme et à la liberté de l'individu, nous énoncerions une contradiction, non seulement de termes, mais aussi de substance. Le style (dans le sens canonique) de la civilisation européenne c'est une absence de style (dans l'acception et la forme mentale validées par quatre millénaires d'histoire écrite - dans le cas où le linéaire A représente une langue européenne non-grecque). En tout cas, l'important c'est que, une fois la récupération achevée ou plutôt dans sa dernière étape, l'art de l'écriture, abandonné pendant la période du linéaire B syllabique et reprise pendant la phase de l'alphabet phénicien, reapparaît. La déesse Athéna naissait toute armée de la tête de son père, Zeus!

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