Studia IV

LA TOMBE D’OVIDE

Nous avons eu le plaisir de rencontrer à Bucarest, lors des festi­vités du 125-ème anniversaire de l'Académie Roumaine [en 1991], le profes­seur J. B. Trapp, qui fut jusqu'il y a peu de temps, depuis une quin­zaine d'années (en successeur de Sir Ernst Gombrich), le directeur d'un prestigieux établissement culturel - l'Institut Warburg de l'Uni­versité de Londres, spécialisé dans la tradition classique, l'histoire et l'art renaissants.

En 1973, le professeur Trapp visitait une première fois la Rouma­nie, se rendant à Constanţa, au bord de la Mer Noire, avant de pu­blier dans le «Journal of the Warburg and Courtauld Institutes» une substantielle étude intitulée Ovid's Tomb.

Constanţa, l'ancienne Tomis, cité bâtie par les Grecs de l'Antiqui­té au bord du Pontus Euxinus (Mer Noire) est l'endroit où le grand poète latin Ovide finissait ses jours en l'an 17, après l'exil décidé par Auguste et prolongé par l'empereur Tibère. Le destin d'Ovide n'est pas sans ressemblance avec celui de maintes figures de proue de l'art et de la culture de la Renaissance, notamment Dante, et son œuvre a été particulièrement prisée à cette époque-là. On pensait à la mys­térieuse tombe d'Ovide avec la même vénération qui entourait celle de Dante à Ravenne. Et la ville natale d'Ovide, Sulmone, n'a cessé d'honorer son illustre fils, dès les débuts des temps modernes. L'érec­tion du buste commémoratif d'Ovide, sur une place de Constanţa qui allait en prendre le nom, en 1887 (le buste est dû au sculpteur italien Ettore Ferrari) en témoigne.

L'étude susmentionnée du professeur Trapp suit les «péripéties» d'un monument funéraire de légende, érigé soi-disant par subscription, publique, en signe d'hommage à la fin tragique du poète. Cette tombe est placée par les légendes à des endroits très divers, et Tomis elle-même a les localisations les plus fantaisistes pour les gens de la Renaissance. L'imagination des poètes modernes de langue latine et des humanistes a joué un rôle important, parfois même exclusif, dans la formation et la transformation des légendes. Le professeur Trapp indique dans son étude comment la tombe allait «circuler» sur des territoires de plus en plus lointains, allant de la côte de la Mer Noire à l'intérieur du continent européen, en Pologne, puis en Hongrie, pour aboutir en Italie, à Sulmone ou même à Rome... On soutenait et même on «démontrait» qu'Ovide était mort à Savaria (Szombathely) pendant qu'il rentrait en Italie. Le fait qu'il ait évoqué dans ses écrits les Sarmates, absents en fait de la Dobroudja de son temps, a fait croire qu'il fût parvenu sur les territoires où ceux-ci vivaient - or les Sarmates font partie des ancêtres des Polonais - on a donc revendiqué Ovide comme premier poète national des Po­lonais. A Rome, la tombe des Nasso (famille d'Ovide) découverte en 1674 et datée de la moitié du II-ème siècle, est vue comme la tombe du poète lui-même, pour l'unique raison que celle-ci est localisée là où le poète avait une villa de banlieue entourée d'un jardin (au carrefour de la via Flaminia et de la via Claudia, évoquée dans les Pontiques, I, VIII, 43-46: «Les jardins d'où l'on voit s'unir les voies Flaminia et Claudia». Etudiant la bibliographie roumaine, le profes­seur Trapp constate que le chroniqueur Miron Costin localisait l'exil d'Ovide à Bender (Cetatea Albă) et Dimitrie Cantemir au même en­droit, ou dans le port de Chilia sur le Danube, tandis que l'historien du XlX-ème siècle Mihail Kogălniceanu transférait Tomis elle-même à Cetatea Albă. Les légendes russes portant sur le même sujet s'é­taient également fixées sur Cetatea Albă, aux environs de laquelle il existe encore un site nommé Ovidiopol. Là on a mis en évidence des ruines antiques, dont on ne sait pas encore si elles sont aussi ro­maines ou seulement grecques. L'étude de l'érudit britannique est un modèle de recherche exhaustive. Mais il ne se propose pas d'é­lucider la question de l'existence de facto d'une tombe d'Ovide, à Tomis ou ailleurs. Nous nous permettrons donc de présenter succinc­tement notre propre opinion là-dessus.

Ovide fut exilé à Tomis en l'an 8 de l'ère chrétienne. Il avait été introduit à la cour d'Auguste par Fabia, sa troisième épouse. Ses vers eurent un immense succès, et la haute société romaine lui faisait fête. Alors intervinrent les «carmen et error» - les chants et les erreurs - qui lui valurent l'exil. Les chants, probablement l'Ars amatoria, auront été le prétexte officiel de l'exil. Mais la faute? On suppose que c'était un point d'ordre politique-dynastique. Les liens d'Ovide avec Julie (la fille de Julie, fille d'Auguste et d'Agrippa) ont provoqué un double exil. Julie dut se rendre à l'île Trimerus, au large des côtes de l'Apulie, et y décéda en l'an 28. Ovide fut exilé, lui, dans la loin­taine Dobroudja. A la tête des machinations briguant la succession d'Auguste se trouvait l'impératrice Livie, qui visait le trône pour son fils Tibère, né en 42 av-J.-Ch., de son mariage avec Titus Claudius Nero. Le sort, aidé copieusement par Livie, fit adopter par Auguste le fils de Livie. L'empereur allait mourir en l'an 14 et sa fin fut em­preinte de la tristesse de voir qu'aucun de ses descendants directs ne pouvait reprendre sa succession. L'apparition d'un descendant masculin de la petite-fille d'Auguste, Julie, suite à ses liens avec Ovide, aurait inutilement compliqué le problème de la succession (du point de vue de Livie!).

Auguste avait cependant posé comme condition de l'adoption de Tibère - qui avait eu lieu en l'an 4, après les décès de ses petits-fils Gaïus et Lucius, rejetons de Julie Major - la co-adoption d'Agrippa Postumus, un autre fils de Julie, né en l'an 12 et la pré-adoption par Tibère de Germanicus, neveu de Livie. Sur cet échiquier des adoptions, Livie avait la position la plus avanta­geuse, par son fils et son neveu.

Ovide emporte dans son exil le manuscrit des Fastes (le livre de­vait avoir 12 volets, mais la moitié seulement en fut écrite - voir Tristia, II, 549). Il le dédie à Auguste et, à la mort de ce dernier, annonce dans son épître à Suillius (Ex Ponto, IV, 8), que le poème serait dédié à Germanicus, lui aussi poète. Germanicus avait été nommé en l'an 17 commandant suprême des armées romaines d'Orient, ayant sous ses ordres Suillius, époux de la belle-fille d'Ovide. Le poète exilé meurt la même année, à l'âge de 60 ans, et le sort de Germanicus est égale­ment tragique: devenu désagréable à Tibère, il meurt empoisonné avant la fin de la même année. La disgrâce et la disparition de Germa­nicus ôtèrent à la famille du poète tout espoir de rapatrier ses cendres.

La théorie du plus grand historien contemporain du monde ro­main, Sir Ronald Syme (The Roman Revolution, Oxford, réédition 1974, p. 468) est distincte de nos hypothèses concernant l'erreur d'Ovide. Selon lui, il s'agit d'une faute de nature vulgaire et subal­terne et non point d'une immixtion dans des querelles dynastiques graves. Quant à Auguste, celui-ci se serait orienté vers une personne innocente, un bouc émissaire, dans le but de détourner l'attention des actes scandaleusement immoraux de sa petite-fille Julie, la conduite de celle-ci étant un atout aux mains des adversaires de l'empereur (qui avait assassiné à son tour des dizaines de milliers de personnes «proscrites» alors il n'était qu'un simple Octavien). Ce bouc émissaire était aussi un poète qui s'était tenu à l'écart de l'œu­vre de régénération étatique, entreprise par l'empereur. Pis encore, le poète avait osé traiter «didactiquement», mais en fait avec une iro­nie cinglante, les graves questions auxquelles tenait le prince, les ran­geant parmi «la politique et les batailles du dieu Amour». La simple autorité d'Auguste avait signifié l'exil d'Ovide, sans qu'une procé­dure légale ait été entamée (Tristia, 2, 131-132): «Nec mea decreto damnasti facta senatus/nec mea selecto iudice iussa fuga est» (Vous n'avez pas condamné mes actes par la sénatoriale mesure/et aucun juge ne m'a envoyé en exil).

Quelle était la vie d'Ovide à Tomis? En dépit de ses lamentations, elle n'était guère insupportable. Pour apitoyer, Ovide déforme les réalités géo-ethnographiques, ce qui a engendré des siècles plus tard mainte confusion. Ainsi, il appelle «Sarmates» les Scythes des environs de la cité Callatis (actuellement Mangalia), car ils s'y étaient établis en venant de plus loin que le delta du Danube. Il affirme n'être compris de personne (Tristia, V, 10, 37-38) en dépit du fait qu'on parlait grec à Tomis, langue qu'il connaissait, ayant étudié la rhétorique à Athènes. Il ne souffle pas mot des Grecs de la cité, et ne rappelle que les Gètes, tandis que les Grecs, à qui appartenait la ville, l'avaient élu agonothète quand on avait organisé des cérémonies d'hommage à la mémoire d'Auguste (Ex Ponto, IV, 9, 101-116. Perfidie grecque ou poétique flatterie pleine d'espoirs vains?) Nous en déduisons une certaine préoccupation locale à l'égard du sort du poète, mais non une aide à ses actions censées le faire rappeler.

Quelle était la situation juridique des rapports entre Tomis et Rome? Avant l'arrivée d'Ovide, le littoral occidental de la Mer Noire avait été organisé par Auguste en tant que praefectura orae maritimae, préfecture du bord de mer, subordonnée au proconsul de la Macédoine. En l'an 15 de l'ère chrétienne, Tibère crée la province de Mésie, et la préfecture en question est subordonnée au gouverneur de la nouvelle province. Ovide évoque le premier préfet, Vestalis, en poste depuis l'an 12 (Ex Ponto, IV, 7, 15). Tomis battait monnaie, une pièce de bronze autonome, mais portant sur l'avers l'effigie de l'empereur. La ville jouissait du statut de civitas foederata (cité al­liée) et plus tard de celui de civitas libera et immunis (cité libre, exonérée des taxes). En l'an 46, Claudius intégra la Dobroudja (Ripa Thraciae) à la Mésie. Les attaques des Daces au sud du Danube et no­tamment celles d'après 86 - lors d'une de ces batailles le légat de Mésie, Oppius Sabinus, fut tué - ont poussé Domitien à diviser le vaste territoire de la province de Mésie, y créant deux unités administratives, Moesia Superior et Moesia Inferior (à l'est, jusqu'au bord de la Mer Noir). Les habitants de Tomis, très probablement, auront honoré Ovide d'une sépulture décente, mais point monumentale (Ovide parle lui-même de leur pauvreté: Pontica finitima terra sub hoste iacet, Tristia, II, 7, 68). Lors des fouilles archéologiques de grande envergure qui eurent lieu à Constanţa dans l'intervalle 1959-1962, lors de la reconstruction de la ville, Vasile Canarache et son équipe d'archéologues ont cherché en vain la tombe du poète. Celle que la tradition lui attribuait, un sarcophage sans inscription, en marbre, s'avéra être celle d'un personnage important de la cité.

Quant à l'hypothèse d'un rapatriement des cendres d'Ovide à Rome et à leur pose dans un monument, elle est infirmée par les cir­constances extrêmement défavorables au point de vue politique (Julie Minor meurt la même année, toujours en exil). Ultérieurement, quand cette conjoncture a pris fin, les personnes disposées à entre­prendre cette pieuse action se furent confrontées à des difficultés d'ordre matériel, très importantes aussi. On en jugera en tenant compte d'un cas similaire. Vers l'an 238 mourait en Dacie, sur sa propriété de Romula (Resca), le Romain Lucius Annius Octavianus Valerianus, qui y trouva une sépulture plutôt modeste: son corps fut recouvert de tuiles sur lesquelles on avait inscrit son nom, ainsi qu'une strophe d'élégie. Si une conjoncture trouble qui n'a duré que quelques mois a décidé de l'inhumation de Valerianus en Dacie, sans que sa dépouille fût rapatriée, à quoi pouvait-on s'attendre dans le cas d'un proscrit frappé d'une interdiction politique, tel Ovide?

Par ailleurs, il faut penser au coût d'un monument funéraire. Un grand propriétaire pouvait se le permettre du temps de Maximinus le Thrace, même à une époque de récession économique et d'insta­bilité politique. De riches entrepreneurs dans le bâtiment, la famille Haterus, érigeaient du temps des Flavii - bien plus favorables - un mausolée de famille richement décoré. Eurysaces, boulanger fournis­seur des armées des environs de Rome commandées par Jules César, se fait bâtir une tombe en forme de four, près de la Porta Maggiore. La famille d'un simple poète pouvait-elle disposer des ressources né­cessaires pour bâtir une telle construction en pierre?

Le mausolée d'Auguste et celui d'Hadrien, de même que le fon­dement de la Colonne Trajane, à fonction de chambre funéraire, ont été vidés des urnes et sarcophages qui y avaient été enfermés. Nous ne connaissons pas d'autre tombe ou sarcophage impériaux. La sépulture d'aucun poète ou philosophe n'a été conservée. Cicéron se vantait d'avoir découvert du temps où il avait été questeur en Sicile, en l'an 75 av.J.-Ch, la sépulture négligée d'Archimède et d'avoir attiré l'attention aux édiles de Syracuse sur cette impiété à l'égard de l'un de leurs plus illustres concitoyens. (Ciceron, Discussions à Tusculum, V, 64 et suiv.). Il en était ainsi après un siècle et demi depuis la mort de l'illustre philosophe et savant...

Horace fut le premier à exprimer l'idée que la véritable tombe, le véritable monument de l'artiste est son œuvre: «Exegi monumentum aere perennius». C'est un monument important dans l'affirmation des traditions de la culture gréco-latine. La tombe immortelle d'O­vide est celle qu'il s'est bâtie dans ses Tristes et dans ses Pontiques, car, en dépit de ses lamentations et de ses efforts de se faire pardonner, il savait bien que son error n'aurait pu être pardonnée avant celle de la petite-fille d'Auguste. Il se sera consolé à l'idée que ses cendres resteraient et se perdraient à Tomis, sur les lointains ri­vages du Pontus Euxinus, et que le monde ne saurait de lui que ses vers. La conservation de presque toute son œuvre (seule la tragédie Médée aura été perdue) est à coup sûr le plus grand hommage qu'on puisse produire à l'égard d'un poète qui affronte la postérité.

Avant Dante, dans la longue série des auteurs latins, Ovide as­sume personnellement les risques que toute œuvre peut susciter - en tant que partie intégrante du cosmos de la culture - pour son créateur, dans les relations de celui-ci avec le pouvoir. Une aura de héros de l'humanisme entoure ainsi Ovide. Par lui, Rome est le ber­ceau du romantisme des poètes damnés dont parle d'une manière si émouvante Lamartine, dans Le poète mourant:

«Le poète est semblable aux oiseaux de passage

Qui ne se posent jamais sur le rivage;

Nonchalamment bercés dans le courant de l'onde

Ils passent en chantant loin des bords et le monde

Ne connaît rien d'eux que leur voix!»

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