Studia IV

L’ANTIQUITÉ GRÉCO‑ROMAINE ET LA PEUR

La peur à l'Occident (XIV-XVIIIe siècles), livre signé par Jean Delumeau (paru en 1978, il a été traduit en roumain et publié par Modest Morariu en 1986) consacre un large chapitre introductif à l'histoire de la peur, notamment à l'antiquité, illustrant ce sentiment hautement influent sur le comportement des communautés humaines. La constitution spartiate, par exemple, et, en général, la conception de l'éducation civique dans cette cité-État du Péloponnèse résultaient directement du besoin de tenir en respect, par la peur, la population autochtone des îlotes dominée par la caste militaire des Spartiates doriens. La société spartiate fut obligée de se militariser graduellement, pour paralyser, par la terreur, ses adversaires, et a fini par avoir un caractère exclusivement militaire.

Au VIIe siècle av.J.-Ch., le monde spartiate honorait les arts libéraux, ce dont témoignent pleinement la production de statuettes en terre cuite et surtout les bronzes figuratifs en miniature. Ultérieurement, les artistes spartiates allaient quitter leur pays natal, et se diriger vers d'autres cités, plus ouvertes aux manifestations artistiques: ce sont les cas quasi légendaires de Dipoïnos et de Skyllis. Quand Sparte avait besoin d'architectes ou de sculpteurs pour ses œuvres civiles ou religieuses, elle avait souvent recours à des artistes du monde grec extérieur. Historiquement, cependant, le cas de Sparte est singulier. Quiconque le prendrait pour point de départ afin d'y chercher des témoignages de la peur dans l'antiquité gréco-romaine (des preuves existent, sans doute) et bâtir, sur ce fondement, une démonstration similaire à celle que fait Delumeau à propos de l'Europe médiévale, s'inscrirait sans doute en faux, et ne ferait que forcer, pour un parallélisme factice des conclusions générales contraires, qui se dégagent de l'étude détaillée du matériel dont nous disposons.

 

Une histoire de la peur ou des peurs de l'histoire?

Entre la peur considérée une coordonnée générale de la majorité ou de la totalité des structures sociales, et la peur individuelle, il y a une différence facile à saisir, à propos de laquelle il ne faut plus insister. Evidemment, seule la première mérite une investigation historique, susceptible de conduire à des conclusions éloquentes quant à l'esprit et à la mentalité d'une époque. La peur au niveau de l'individu est une constante psychique humaine et Delumeau, se référant à l'antiquité, la met en évidence. Les antiques voyaient dans la crainte et la peur un châtiment des dieux, et les personnifiaient en tant que Deimos et Phobos, ou Pallor et Pavor (Méduse et Phobos ces personnifications apparaissent, par exemple, auprès du personnage masculin de la Camée Gonzague de l'Ermitage). Les Athéniens n'étaient pas sans penser que leur victoire de Marathon, ainsi que le désarroi semé au sein de la flotte perse engagée dans le combat de Salamine, la panique étaient dus à la voix du dieu Pan, à qui ils ont dédié, pour le remercier, un sanctuaire sur l'Acropole; ils lui attribuaient aussi, deux siècles plus tard, l'arrêt des Gaulois qui s'avançaient vers le sanctuaire de Delphes. De tels exemples témoignent de la divinisation de la peur en tant que facteur adjuvant dans l'obtention de la victoire. Les anciens connaissaient donc le rôle notable, mais passager, de la peur, au sein des foules qu'on ameutait au maximum. Les cas sont multiples, et les monnaies les consignent parfois; nous pensons à l'aes signatum du IIIe s. av. J.-Ch. ayant gravés sur une face un éléphant, et sur l'autre une truie. C'est rappeler à la mémoire un épisode relaté par Claudius Aelianus (auteur grec du ll-llle s., né à Praeneste et professeur de rhétorique à Rome) dans son livre De la nature des bêtes, I, 38, épisode qui avait eu lieu pendant la bataille de Beneventum en 275 av. J.-Ch: pour parer à la terreur semée en leurs rangs par l'apparition des éléphants indiens de combat de Pyrrhus, les Romains ont lancé contre ces éléphants, les effrayant à leur tour, un troupeau bruyant de truies...

La peur avait maintes causes en ces temps-là: on craignait les épidémies (la peste d'Athènes pendant la guerre du Péloponnèse, Thucydide, II, 52-53); les fauves (voir les travaux d'Hercule), les tremblements de terre (fréquents dans le bassin égéen dès les temps minoens), les incendies (fréquents, également, surtout à Rome, où les habitations étaient en bois et à plusieurs étages), la famine (une institution appelée Annone avait été créée à Rome pour satisfaire aux besoins d'une populace immense), les groupes de malfaiteurs (interfectus a latronibus, dit une inscription de la Dacie romaine), les guerres et les invasions, les mercenaires vagabonds qui pillaient (à l'époque hellénistique notamment; c'était la principale raison pour laquelle on cachait, en les enterrant, les trésors de monnaies).

La peur, au niveau individuel, est quelque chose de normal, et il ne faut pas la confondre avec les psychoses de la peur, propres surtout au domaine social.

L'esprit humain la secrète en permanence afin de tenir en échec l'angoisse dévastatrice qui pourrait annuler le moi. Lévy-Strauss parle en ce sens du danger de la multiplication des tabous, faisant dépérir des communautés entières.

Mais d'autres domaines, «spéciaux» de la peur existent aussi. Le premier est, sans doute, celui de la peur de mourir. Le monde antique s'était réconcilié avec l'idée de la mort, croyant ou non à l'immortalité de l'âme, à la resurrection ou à la réincarnation. Les mystères d'Eleusis initiaient à la perpétuité de la vie, de la genèse, enseignant que la mort n'était qu'un terme final et peu important de la vie. Pour les anciens, la vie était le champ du possible intégral, de la vertu, de la connaissance, de la joie, des valeurs et des actes, positifs ou négatifs; pour les Grecs et les Romains, la mort était le nonsens absolu; au sujet du moment où elle survient, de sa cause ou modalité on ne pouvait que lancer des spéculations. La civilisation gréco-romaine était par excellence une civilisation de la vie créatrice, rationnelle. Ses aspects irrationnels ont été étudiés par l'Anglais Eric Robertson Dodds (1893-1979). La tranquillité que dégage une stèle funéraire grecque du IVe siècle avant l'ère chrétienne, ou des deux siècles précédents, est authentiquement monumentale. Nous contemplons ces plaques au Musée National d'Athènes ou à celui de Pirée, et nous nous sentons, même de nos jours, sereins, libérés de la crainte de la mort. Jiri Frel a écrit un magnifique poème en prose (Mort d'un héros) prenant pour prétexte l'une des plus belles sculptures archaïques, que l'on peut admirer au musée Paul Getty de Malibu (USA). C'est le moment du «passage» d'un jeune guerrier, qui s'appuye sur l'épaule d'un ami. Les paroles adressées par Achylle au Troyen Licaon, avant de le tuer, sont emblématiques quant à l'attitude du Grec face à la mort: «Meurs, frère, et tais-toi, car Patrocle est mort aussi, et qu'es-tu, comparé à lui!» Dans l'art funéraire romain, la mort rend éternel le statut social de l'individu, quel qu'il eût été, et le livre fameux de Richard Brilliant, Rang et geste dans l'art romain, nous en dit long sur ce thème.

La crainte des dieux, des objets des superstitions, ou des oracles, est une autre aire de la peur vécue tant au niveau individuel qu'au niveau social. Son degré de généralité est cependant moins important. Tout d'abord parce que la croyance aux dieux et la crainte face à ceux-là baissaient continuellement, l'évolution des croyances allant vers la fin de l'Antiquité en direction des cultes orientaux de rédemption, des religions à mystères. Maintenant prolifèrent les traces matérielles de ce genre de crainte: les petites icônes en pierre ou métal, les amulettes figuratives portant parfois des inscriptions, souvent cryptiques, de nature gnostique, voire chrétienne.

La peur individuelle se mue en terreur collective, agissant sur le plan social. Des idées épicuriennes concernant la crainte des dieux et de la mort, greffées sur des conceptions atomistes-matérialistes, apparaissent déjà bien avant ces temps de la basse latinité, dans le Poème de la nature de Lucrèce (Titus Lucretius Carus, 97-58 av.J.-Ch.). La position philosophique de Lucrèce n'était pas commune aux masses de ses contemporains. O, quantum haec religio potuit suadere malorum, quels crimes la religion n'a-t-elle pas inspirés, s'écrie le poète après avoir raconté l'immolation d'Iphigénie par son père Agamemnon (I, v. 80-101). Dans la peur de la mort, Lucrèce voit d'ailleurs une source de souffrance qui pousse parfois les humains au suicide (III, 68-80).

Enfin, il y avait aussi une peur de nature politique. Tacite et Suètone sont ses anatomistes, mais ceux qui l'éprouvaient vraiment formaient un cercle tout aussi restreint que celui des pareils de Lucrèce. La peur de la tyrannie et des actes répressifs des dictateurs a poussé maintes intellectuels grecs à s'exiler. Le cas de Pythagore est l'un des plus précoces: le grand philosophe s'est enfui de Samos, pour s'échapper à la haine meurtrière de Polycrate, le grand «édificateur» de son île, se réfugiant à Crotone, au sud de l'Italie. Les empereurs fous du premier siècle de l'empire romain ont eu leurs opposants, recrutés dans les milieux supérieurs de l'intelligentsia, de l'administration ou de l'armée, et ont même suscité la colère de la plèbe romaine. Le livre de Gaston Boissier L'Opposition sous les Césars, paru à la fin du siècle dernier, en témoigne éloquemment. Mais la peur devant de tels empereurs se limitait à la population de Rome. Le vaste empire, grâce aux mesures prises par Auguste, restait en fait immun à ce genre de peur. Celle-ci était plutôt suscitée par quelque gouverneur véreux ou psychopate.

Tant le monde grec que le romain ont été fréquemment troublés par les désordres (tarahái, ainsi que les appellent les inscriptions) que par les guerres civiles. Parfois l'importance de ces désordres a été exagérée par les exégètes modernes, car en fait leurs effets matériels et psychiques étaient minimaux et de courte durée. En témoigne un cas particulier, éloquent, même pittoresque, dont la scène fut à la fois à Rome et en Dacie.

Sur un sarcophage découvert sur la Via Appia et hébergé par l'ancien musée Lateran (maintenant au Vatican), le sarcophage de L. Annius Octavius Valerianus, le décédé est présenté comme un homme cultivé (musikòs anér) au centre de deux registres représentant le labourage, les semailles et la récolte du blé, puis le transport, la fabrication de la farine et du pain. L'inscription du couvercle englobe aussi un vers de colorature élégiaque stoïcienne: «Evasi, effugi. Spes et Fortuna valete/Ni(hi)l mihi vobiscum est; ludificate alios!». (Bonne Fortune et Espérance, je vous dis adieu/je n'ai plus rien à faire avec vous, allez jouer avec autrui!)

La sculpture du sarcophage est restée sans polissage. Le professeur D. Tudor avait publié peu avant sa mort un matériel relatif à une brique trouvée à la nécropole plane de Romula (Reşca), portant inscrits le même nom et le même vers, les associant au sarcophage susmentionné; il supposait que Valerianus avait été un propriétaire foncier à Romula, sous les Sévères, époque où la localité avait connu une grande prospérité. Comme mon ancien professeur affirmait que la nécropole en question n'était plus en usage sous Gordien III, j'ai proposé une solution qui me semble plus adéquate, à savoir que les événements ayant eu lieu à Rome en 238 (dévastation de la ville par la soldatesque de Maximin le Thrace), corrélés aux troubles provoqués en Dacie par les Daces libres et les Sarmates, auxquels Maximin avait réagi dès 236, ont causé à la fois la mort de Valerianus à Romula et l'appauvrissement soudain de sa famille à Rome.

Les guerres civils et les bannissements étaient indissolublement liés, sans aucun doute, et leurs dégâts causaient une peur légitime au sein de la population de l'Italie. Un siècle d'instabilité politique conclu par les bannissements décrétés par Auguste ont causé un sentiment endémique de peur, à laquelle on doit largement, à mon avis, l'apparition de l'institution du principat, avec le respect pro forma de l'organisation républicaine de l'État. Une autre peur ancienne y était en jeu: celle de la régalité, qui avait été liquidée par Brutus l'Ancien (vers 500 av.J.-Ch.).

 

Dogme et peur

Voyons maintenant quelles étaient les positions théoriques des Grecs et des Romains face à la crainte et à la peur, positions reflétées surtout dans les sentences des personnalités de la culture.

Individuelle ou collective, la peur dure peu. «Le temps dissipe la peur des gens», disait Eschylle (Agamemnon, v. 857). Pour Virgile, la peur est le propre des hommes vils (Enéide, IV, 13). «Qui observe le vent ne sème pas/qui regarde les nuages ne moissonne pas» (Ecclésiaste, 11, 4). Ou: «Quiconque craint l'inévitable ne saurait vivre tranquille» (Cicéron, Entretiens à Tusculum, 2, 2); «Ceux qu'un grand nombre de gens redoutent doivent redouter un grand nombre de gens» (Syrus Publilius, Sentences, 531); «La peur et la terreur sont de faibles liens de l'amour» (Tacite, Agricola, 32); «Il est indigne de renoncer à acquérir ce dont on a besoin, de peur de tout perdre» (Plutarque, Solon, 7); «Qu'est-ce donc que la peur de mourir, sinon nous attribuer une science que nous n'avons point» (Platon, Apologie de Socrate); «Notre audace se nourrit de la peur des autres» (Tite Live, De la fondation de Rome, III, 26); enfin: «La prudence est le vrai courage» (Euripide, les Orantes, II, 2). Car «le sage cherche ce qui est sans douleur, non ce qui est agréable» (Aristote, Ethique à Nicomaque, VII, 12).

Nous devrions nous attarder ici davantage sur la peur et la compassion et sur le rôle que celles-ci jouent dans la définition qu'Aristote donne de la tragédie. La littérature consacrée à cette question est importante, mais n'est pas tout à fait liée à notre intérêt immédiat, car elle considère surtout la peur en tant que sujet de l'analyse philosophique, au-delà du niveau sapiential du poème de Lucrèce. Un livre passionnant en provenance d'une aire culturelle où il apparaît comme une surprise agréable, a été consacré par le regretté Aleksandr Nicev de l'Université de Sofia à l'Enigme de la catharsis tragique chez Aristote, 1970.

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La rédaction de certaines parties de l'Ancien Testament est plus ou moins contemporaine à celle des poèmes d'Homère. Martin Nilsson montre que les anciens dieux minoens-micéniens, comparés à ceux de la période sombre de la Grèce (Xl-Vllles.) avaient un degré de généralité propre aux sociétés tribales et qu'ils finissent par acquérir des traits individuels dans le cadre du polithéisme grec à travers des caractères typiquement rationnalisants plutôt que mythiques et «mystériques». On constate donc une anthropomorphie typiquement grecque du nom (numen) de chacun de ces dieux, qui sont conçus comme des effigies de l'humain.

Le monothéisme de l'Ancien Testament avec sa peur omniprésente face à un Dieu coléreux et vengeur, dont la Loi intransgressable donnée au peuple élu a assuré la survie, nous est plus connu aujourd'hui, sous l'aspect spirituel, que les valeurs religieuses des poèmes homériques: ceux-ci sont perçus maintenant comme manquant de religiosité.

Dépourvue de préceptes sacrés et de textes qui en consignent (les lois sacrées de Gortyna sont des indications déontologiques a portée strictement locale), la religiosité grecque n'a connu aucun dogme; les mystères d'Eleusis étaient une forme pâle d'initiation collective, par rapport à la paideia des initiations orientales. Les mystères respectifs ont été «édifiés» dès la fin du VIIIe s. av. J.-Ch. (si l'on doit accorder une valeur culturelle à la plus ancienne construction attestée là par l'archéologie). A l'instar de la religiosité romaine, la grecque était liée au sentiment civique de l'individu, projeté métaphysiquement. La crainte des dieux n'allait pas plus loin que celle de la dissolution du corps social. D'où l'absence de tout rapport concernant une idôlatrie où la peur de la divinité soit conçue comme un instrument de la préservation à tout prix de l'ordre civique ou des structures ancestrales. On constate une manière d'être détachée face au divin, dans les poèmes d'Homère, et on trouve celle-ci définitivement installée dans le monde grec après les guerres avec les Perses. Si, au cours de la guerre de Troie, les dieux, considérés d'une manière métaphorique, prenaient le parti d'un camp ou d'un autre, maintenant le propre daïmon protecteur de Témistocle lui inspire les actions décisives. La Grèce a survécu aux grands coups par son courage, sa persévérance, son civisme, la conscience ethnique individuelle et non point par quelque miracle accompli par un consensus des olympiens. Aucune peur ne venait de la direction de l'Olympe, même si les feux de sacrifice en l'honneur de l'aréopage divin ont brûlé pendant des siècles. Il en allait de même au deuxième siècle de l'empire romain, quand les dieux s'étaient discrètement esquivés, et la religion du Christ n'avait pas encore montré son visage. Mors est pretium pecati, allait dire saint Augustin après deux autres siècles, se référant au péché originel de la Bible, celui qui allait fonder la civilisation de la culpabilité, du paradis perdu, du péché de connaître, du bonheur des pauvres en esprit et du visage tourné pour qu'on le frappe à nouveau...

C'est alors que se produit la grande faille de la culture gréco-romaine, dont nous sommes les héritiers. C'est la cause de notre incompréhension de son esprit. La Grèce a été continuée à Rome, et le témoignage spectaculaire de cette transition est l'œuvre de Polybe, tandis que la vie et les actes de l'empereur Julien l'Apostat témoignent de la mutation évoquée ci-dessus. Julien affronte le christianisme avec les armes trompeuses de ce dernier; il n'est plus un antique, mais un apologète «en creux», contrepartie de l'esprit ultradogmatique de Tertullien, ayant étudié à Athènes la philosophie de Platon et d'Aristote, qu'il renie en faveur du témoignage des adeptes, peu instruits, du Galiléen. Quelle valeur une nouvelle secte juive pouvait-elle avoir pour Rome? Mineure, tant que les légions romaines veillaient à ce que rien ne trouble l'ordre, l'administration et la tranquillité de l'immense empire. Comme toute chose humaine, celui-ci allait périr; tenter d'en distinguer diverses «causes», c'est en fait y identifier les symptômes du vieillissement naturel. Senescit mundus, disait Sénèque. Les barbares désireux de pénétrer dans l'empire, pour partager la sécurité et la civilisation d'un monde auquel il n'avaient pas contribué et qu'ils n'avaient pas la capacité de perpétuer, la dépréciation de la monnaie, devenue fiduciaire, la précarité du système productif du colonat et l'inefficacité des grands domaines agraires dépeuplés, le coût immense des campagnes, devenues chroniques, menées pour la défense, l'effet économique disolvant de la diffusion du christianisme et la terreur face à la police secrète des Tétrarques, formée d' Illyres cruels et impitoyables - voici une partie de ce qui caractérise le déclin de l'antiquité romaine.

Reconnaissant le christianisme et en faisant une religion officielle, Constantin le Grand a implicitement battu en brèche la prolifération du «communisme» ou égalitarisme chrétien, lequel minait les finances de l'État romain et le système de la libre initiative économique privée. Une véritable guerre civile entre les chrétiens et les païens ravage l'armée, l'administration, la vie sociale en son ensemble. L'insécurité matérielle et physique ont pour effet l'instauration de la peur, qui rejoint le complexe de culpabilité planté par la dogmatique chrétienne, le sabre du péché originaire amputant l'élan créateur. Iusti resurgunt, avari cremantur, allait-on dire dans Peregrinatio Etheriae ad loca sancta; les avares qui brûlent en enfer sont ceux qui ne lèguent pas leurs biens à l'église. On peut aisément voir les temps qui commençaient, et combien durable allait être la peur cultivée par l'église à son profit et à celui des gouvernants alliés.

Episcopus loci était alors une sorte de lieutenant terrestre de Dieu. «Quel est le soldat et quel est l'empereur», c'est ainsi que s'exprimait l'idée de l'égalité, devant la mort qui abolissait le système complexe et séculaire (séculier aussi) de la virtus, principal pylône du monde antique. L'obligation de s'agenouiller, geste éminemment asiatique, exigé aussi par Alexandre le Grand, qui punissait de la mort son refus, devient l'attitude liturgique devant les hiérarques de l'église. Je laisse de côté l'immense réseau des intrigues chrétiennes, avec son cortège de crimes, faisant paraître, par comparaison, la persécution des martyrs presque fortuite, et non pas systématique. «O, quantum haec religio potuit suadere malorum», cette exclamation de Lucrèce sonne comme une prophétie, si on l'applique à ce crépuscule de la civilisation païenne. Car les pagani, les habitants des villages et les latifondistes étaient restés les derniers non chrétiens, pareils aux paysans des temps modernes propriétaires d'un lopin de terre qui leur a permis de survivre sans accepter le pacte avec le diable communiste.

La philosophie grecque, avec son écho latin, est invitée à un moment donné à offrir un fondement «scientifique» à la peur inculquée par le dogme chrétien, risible pour les intellectuels païens, de même qu'apparaissaient ridicules les incultes «idéologues» communistes aux membres des sociétés libres de la première moitié de ce siècle, qui avaient gardé toute leur tête! Ce n'est pas par hasard - et ce fait n'est pas à considérer avec dérision - que la dernière grande «religion» destructrice de l'humanité est venue au monde du Kremlin de Moscou, cette troisième Rome. Ses victimes et celles de la terreur suscitée par elle en Europe et aux quatre coins de la terre se comptent par centaines de millions. La peur s'est bien installée, et elle ne disparaîtra qu'avec nous. Mais voilà que des événements récents, survenus entre la rédaction de ce texte en manuscrit et la réalisation de sa copie dactylo, ont officiellement marqué l'abolition du communisme là même, où il était né. Je crois que nous vivons un grand moment de l'histoire, contrepartie après dix-sept siècles de l'officialisation du christianisme par Constantin le Grand. Après l'Inquisition de l'église, l'inquisition rouge du dernier dogme s'est effondrée.

Peut-être va-t-on faire la grimace face à une juxtaposition à tel point brutale du communisme et du christianisme; de fins intellectuels pourraient y voir le vulgaire appétit d'un réductionnisme bon marché. Vulgaire et, en quelque sorte, partisan. Partisan de quoi? De l'esprit libre? Scolastiques intellectuels! Il n'y a qu'une morale, non pas une morale chrétienne ou une morale communiste. Le trait d'union des deux soi-disant éthiques et la preuve péremptoire de leur fausseté, de même que la pleine justification de notre brutale juxtaposition, c'est le comportement même de certains membres du clergé orthodoxe - car ce clergé sauf les exceptions situées parmi les victimes, a incarné à notre avis un sophisme de l'histoire.

Vivant nous-mêmes «la terreur et la misère du Troisième Reich» et de la troisième Rome, nous pourrons mieux comprendre ce que le filtre chrétien nous empêche de voir dans la virtus antique, cette expression d'une société, non point parfaite, mais perfectible anabatiques et pas éboulée dans l'abîme sans espoir de sa propre imperfection. Quiconque serait tenté de battre la campagne, avec plus ou moins de grâce, parlant de l'existence de la peur en tant que phénomène de masse pendant l'antiquité gréco-romaine, devra penser à la fois au communisme et à l'instauration du christianisme dans le contexte trouble de l'ancien Orient, et y voir deux phénomènes crépusculaires, analogues et pleins d'enseignements sur le plan de la morphologie culturelle.

Quiconque prêche une vie sur terre analogue à celle de la Jérusalem céleste (une sorte d'Utopie ou de Civitas Solis), quiconque s'imagine que cela aurait été ou sera un jour, fait naître la terrible peur liée au sentiment du péché originel (actualisé par les communistes en tant que «péché» d'une mauvaise origine sociale de l'individu et que dogme de la lutte des classes). On nous retire ainsi l'impératif plusieurs fois millénaire de la dignité, de la créativité et du courage humains.

 

Palinodie à un discours sur la peur

La vie et la mort exemplaires de Socrate, de même que celles du Christ (la fameuse Imitatio Christi de la martyrologie chrétienne) sont deux modèles humains. Le second en a fait une carrière bimillénaire. En tant que personnage historique, Jésus Christ a été une personnalité exceptionnelle, devant laquelle on ne peut qu'incliner le front. Il pourrait continuer la grande lignée des héros de l'Antiquité, en leur sens le plus européen: l'homme accède à la divinité et devient le réceptacle de celle-ci; sa vie matérialise une partie considérable de l'essence divine, d'où la possibilité de l'«héroïsation» posthume, conséquence naturelle d'une telle vie.

Les Pères de l'Eglise, qui ont emprunté au christianisme oriental dogmatique et exclusiviste l'aura de la philosophie antique, ont joué un rôle important dans la transformation de cette religion qui aura dû paraître agreste et rudimentaire aux païens cultivés contemporains du déclin de l'antiquité occidentale. L'apparition tardive des médaillons nommés contorniati, représentant des personnalités culturelles et impériales du monde gréco-romain, a été interprétée avec raison par l'historien A. Alföldi comme une réaction au caractère anticulturel du christianisme oriental. L'iconographie de Julien l'Apostat, posthume surtout (dont on a découvert au cours des dernières décennies un grand nombre d'exemplaires) est un simptôme de cette situation. Renonçant au christianisme pour le grand nombre de crimes que celui-ci avait suscités, Julien lui reprochait, au milieu du IVe siècle, justement son caractère anticulturel. Mais ce qu'on reprochait à la religion incipiente et à l'église de celle-ci, ne saurait bien entendu être reproché personnellement à Jésus Christ! Je trouve trop simpliste de ne voir en lui qu'une émanation du judaïsme, quand il apparaît plutôt comme une miraculeuse incarnation de ce qu'il y avait de meilleur dans l'hellénisme.

Sinon, la religion fondée par Lui n'aurait pas eu d'écho - en dépit de tous les amendements qu'ont apportés les Pères de l'Église - au sein de la classe cultivée et aisée du bas Empire, où un remarquable amalgame ethnique se manifestait, d'ailleurs.

L'abdication du tzar dans le train impérial stationné en gare de Moghilev a été le coup de grâce porté à la Russie crépusculaire par la haute trahison de son premier guerrier, déserteur dans les instants de dure éprueve pour l'État. Si Mickaïl Gorbatchev n'avait pas eu la force (évidemment, dans un contexte historique bien différent), de refuser sa demission aux putchistes qui venaient l'arrêter dans sa ville de Crimée, l'avenir de l'humanité serait peut-être entré une nouvelle fois sous le cône d'ombre que le monde venait de quitter.

Les apologètes du communisme, imprégnés de culture occidentale, Marx et Engels, inspirent au révolutionnaire (professionel) qu'était Lénine (lui aussi formé à l'Ouest) le mode de penser que la première Epître de saint Paul aux Corinthiens aura inspirée à Tertullien: «Car il est écrit: Je détruirai la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents, je la rejetterai. Où est-il, le sage? Où est-il, l'homme cultivé? Où est-il, le raisonneur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde, par le moyen de la sagesse du monde? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, Mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Aussi bien, frères, considérez votre appel: il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort» (Cor. I, 1, 19-28). On peut lire ce texte comme un bouleversant appel à l'abolition de la civilisation, de la logique, de la raison en general. Si l'on substitue quelques termes, on a là le leitmotiv des discours de Lénine. Le culte de la Raison, même de la Révolution (franco-maçonnique) française, se trouve à une distance de millénaires des hordes ravageuses de Ginghiz Lenin, étendues par-dessus du plus vaste empire continental, après le roman, en ordre chronologique.

Les anathèmes de Jésus visaient les relations enchevêtrées et les frictions sans fin existantes entre ses contemporains juifs. Son spiritualisme accepte l'ordre social en place et la mentalité de large tolérance et non-immixtion de l'empire romain. Mais les apôtres deviennent impitoyables. A l'encontre de Jésus, ils étaient trop liés au monde pour ne pas y être engagés d'une manière affective et partisane. Les pauvres en esprit sont les Juifs, mais les apôtres, saint Paul notamment, ont extrapolé cette idée à tout le monde romain. Dans la capitale de l'empire, Paul n'a pas peur d'affirmer: «Car je ne rougis pas de l'Evangile: il est une force de Dieu pour le salut de tout homme qui croit, du Juif d'abord, puis du Grec. Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi et à la foi, comme il est écrit: Le juste vivra de la foi. En effet, la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes, qui tiennent la vérité captive dans l'injustice» (Romains, I, 16-18).

Les deux Epîtres de saint Pierre sont bien plus réalistes au sens d'une morale du comportement, moins comminatoires à l'adresse de la culture païenne.

La sympathie que l'apôtre éveillait, le respect qu'il suscitait par sa grande bonté sont attestés par les innombrables inscriptions conçues très chaleureusement à son propos, gravées sur les murs des chapelles funéraires ou des lieux du culte des catacombes de saint Sebastien à Rome. Ceci confirme les paroles de Jésus: «Tu es Petrus et super istam petram aedificabo Ecclesiam Meam». Ces paroles, en or, ornent la base du tambour de la coupole érigée par Bramante dans la cathédrale du Vatican, coupole dont le centre est sis exactement par-dessus la tombe de saint Pierre.

La mentalité polythéiste des antiques aura difficilement accepté le monothéisme juif. Les philosophes, qui n'avaient besoin du soutien d'aucune religion, l'ont accueillie probablement plus facilement, car leur pensée théologique avait évolué déjà depuis longtemps vers un henoteism théorique. Le problème de la trinité était subsidiaire et ne se posait qu'aux milieux chrétiens cultivés.

Pour conclure cette Palinodie, je voudrais souligner les nuances déjà mises en évidence: 1) les références de nombreux enseignements de Jésus concernent exclusivement le milieu juif, le seul qu'il connaissait; 2) leur généralisation par les apôtres et ensuite par les apologètes à tout le monde païen; 3) enfin, la position de saint Pierre, plus pondérée et plus «à l'objet»: la plèbe démunie et inculte de Rome devait connaître les lois d'une vie morale. Saint Pierre l'apôtre est à juste titre considéré le fondateur du catholicisme social militant!

Ce qu'il y avait eu de plus négatif dans le dogme chrétien, d'ailleurs le résidu de tout dogme, est à comparer avec le dogme communiste. Combien loin est saint Pierre de Lénine, l'un des Antichrists de ce siècle! Mais l'insécurité et la peur, que le christianisme répressif et le communisme ont inculquées à des millions de gens, sont indubitablement les mêmes. Miranda de la Tempête (V, I) de Shakespeare pourrait dire à propos des deux: «O, brave new world/ That has such people in it». Mais l'histoire, comme la vie de tout être humain, est à peine plus qu'une somme de souffrances. C'est pourquoi, pour échapper à la peur, il faut redouter et éloigner aussitôt ceux qui prêchent le bonheur total de tous. Ce sont des bourreaux, des possédés, des jouets d'une haine gratuite et terrifiante.

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