Studia IV

ANTIQUITÉ ET MODERNITÉ

Une acception courante de la notion d'antiquité européenne limite celle-ci à l'univers gréco-romain, sur lequel, il est vrai, la civilisation actuelle du continent est fondée. On s'est occupé assez peu en revanche du rayonnement de cette culture matérielle gréco-romaine dans le monde «barbare», à savoir scythe, thrace, celte, et, plus tard, germanique. L'on a parlé encore moins d'une diffusion culturelle allant du bassin méditerranéen vers le centre et le nord du continent; quant à la relation en sens inverse, celle-ci passe presque inaperçue. Cependant, au haut Moyen Age, elle se matérialisait dans l'existence d'un empire romain germanique, dont les origines se rattachent à la diffusion massive du christianisme sur les rivages du Rhin, au IIIe siècle, et à la dispersion ultérieure de la race germanique des Francs à l'ouest de l'Europe, aux IVe et Ve siècles. La rareté des informations d'ordre général, à l'exception de ce qu'on trouve dans des études strictement spécialisées, notamment d'archéologie et de numismatique, est la principale cause de cette lacune dans l'histoire de la civilisation moderne de notre continent. L'époque de transition, qui dura jusqu'au neuvième siècle, est marquée à la fois par le déclin de la latinité antique et la pénétration, dans le monde «barbare» d'après les migrations, d'une culture antique non romaine, qui s'est manifesté d'une manière extrêmement intéressante et spécifique dans la pré-Renaissance européenne. Dans la perspective actuelle, cette préhistoire du Moyen Age passe pour peu notable, et l'Antiquité est vue surtout dans ses rapports avec la Renaissance, qui la prolonge, et la modernité, où elle a sa contre-partie. C'est des relations de parenté et/ou d'opposition entre la modernité et l'Antiquité que l'on va traiter dans cet essai. Quelqus précisions préalables s'imposent.

Dans la relation entre les deux termes, où l'Antiquité a des valeurs paradigmatiques - de modèle culturel proposé à la culture contemporaine - l'incidence des cultures de l'Orient non grec et non latin est exclue par définition. Cependant, la civilisation grecque avait subi à ses commencements de fortes influences orientales (anatoliennes, syriennes, cypriotes) filtrées et assimilées par une sorte d'écran résultant de la traversée d'une «époque sombre» (entre le XIe et le VIIIe siècle av. J.C.). Les cultures orientales - persane, arménienne et autres - ont emprunté massivement à l'art grec et romain, jusqu'aux Ve et VIe siècle de notre ère, sans que la réciproque soit observée. Néanmoins, il y avait eu des relations du monde romain avec l'Orient plus éloigné, dès avant le règne d'Auguste (celui-ci avait «rapatrié» des soldats de Pompée, mais des troupes de ce dernier étaient parvenues, semble-t-il, jusqu'en Chine, où leur trace s'était perdue). A la cour des Sassanides on jouait encore, du temps de Justinien, des tragédies d'Euripide, en grec. Ce n'est qu'avec la redécouverte de l'Antiquité par le monde moderne que l'Europe observe l'histoire des cultures orientales et commence à s'y intéresser.

En France, la célèbre «querelle des Anciens et des modernes» à l'aube du Siècle des Lumières, est un moment de tournant des rapports entre l'Antiquité et la modernité. L'opposition manifestée alors entre ces deux notions est, par ailleurs, une forme typique de l'antinomie sempiternelle entre «ancien» et «nouveau», entre «tradition» et «innovation», qui prend des formes diverses à différents moments de l'histoire, depuis le temps de Solon jusqu'à celui de Marx. (...)

Le rapport Antiquité-modernité a aussi préoccupé bien des chercheurs sous le rapport de ses faux ou authentiques problèmes. Ayant choisi en faveur de l'authenticité, Vasile Florescu a écrit un livre sur «le concept de littérature ancienne» concept dont ne manquent pas certaines connotations marxisantes dictées par les années où l'ouvrage paraissait (Editions Scientifiques, 1968).

Rhétorique et anti-rhétorique, son dernier livre (Editions de l'Académie, 1973), fait état du stade atteint par des préoccupations similaires, qui finissent leur carrière en Occident.

Enfin, le rapport auquel nous faisons référence nous semble important pour l'univers culturel dans lequel nous évoluons. C'est pourquoi nous avons décidé de l'examiner, sans espérer autre chose que de marquer quelques aspects des vastes domaines qui s'identifient en fait à l'histoire de toute notre culture, polymorphe en elle-même, revendiquant et récusant en même temps sa modernité à partir de ses sources traditionnelles, antiques.

 

Un débat quelque peu timoré

Les savants européens ont trouvé qu'il était impérieusement nécessaire d'examiner et de mettre à jour les questions liées au rapport Antiquité-modernité. A Brno, en Europe de l'Est, avait lieu en avril 1966 un congrès de la Société internationale d'études classiques, Eirene, avec le thème: l'antiquité greco-romaine et notre tempsinfo.

La majeure partie des communications faites à ce congrès furent réunies en un volume de plus de 600 pages. Nous constatons en le parcourant que seulement quelques-unes traitent de la question fondamentale à laquelle ce congrès était consacré, le reste en étant d'anodines études de philologie classique, éventuellement d'archéologie gréco-romaine, qui n'avaient rien à voir avec le sujet annoncé et avec le titre du volume ultérieurement publié. L'absence d'envergure intellectuelle des participants, d'une part, l'auto-censure inhibante de ceux qui auraient pu soulever quelques questions, de l'autre, ont conduit en dernière instance à l'abandon des visions de synthèse, cantonnant le débat à un domaine particulier, peu concluant. Pour que le thème soit présent au moins au début et à la fin du volume, on a eu recours aux lumières du marxiste français Roger Garaudyinfo et à celles du savant de Prague Ludvik Svobodainfo.

Garaudy traite le sujet de façon nietzschéenne et marxiste à la fois, reprenant le thème «apollonien - dionysiaque», en soutenant que «nous ne pouvons connaître le nouvel humanisme de notre époque autrement qu'en découvrant ses différences par rapport à l'humanisme des Anciens et aux autres formes d'humanisme plus anciennes encore». Pour les Grecs anciens, disait Garaudy, le monde était une existence donnée, que l'homme pouvait connaître dans sa réalité ultime, atteignant à travers cette connaissance le sommet de sa dignité, la conscience de sa destinée et... son bonheur personnel. En d'autre termes, la connaissance serait la clé de voûte de l'humanisme des Anciens et la raison, la loi de l'esprit humain, de l'ordre cosmique. L'aliénation par l'individualisme et le retranchement dans la solitude est épargnée à l'homme de l'Antiquité par sa conscience d'appartenir à la cité et d'être protégé par la cité. Constituant une rupture par rapport à la conception hellénique du monde, le christianisme, en prolongation du judaïsme, substitue à la philosophie de l'être et de l'ordre rationnel, la philosophie de l'acte et de la création divins. L'antiquité gréco-romaine et la judéo-chrétienne ont mis en évidence chacune les exigences de tout humanisme: la maîtrise rationnelle du monde et l'initiative historique humaine proprement dite. Le programme de l'humanisme et son problème seront donc désormais, affirme Garaudy, de bien tenir les deux bouts de la chaîne «au risque d'être écartelés». La Renaissance n'a pas réussi dans sa tentative de résoudre l'antagonisme entre la raison et l'affectivité. Elle a choisi le rationalisme grec. La Réforme a ramené en position prédominante toutes les angoisses judéo-chrétiennes, issues de la théologie du péché originel et de la grâce chez Luther, et de la prédestination chez Calvin.

Depuis Marx, dit Garaudy, la tentative de réconcilier les deux aspects de l'être humain part d'une base concrète: «Les hommes forgent leur propre histoire, mais dans des conditions déterminées et non pas de façon arbitraire...» L'humanisme de Marx se distingue de toutes les formes antérieures d'humanisme par sa conception philosophique militante, celle de la réalisation sans cesse supérieure de l'essence humaine. Faire de chaque homme un créateur sur tous les plans: économique, politique et culturel, voilà le principal objectif d'un tel humanisme militant. Garaudy plaçait sans doute en position d'égalité les festivals-concours de poésie dramatique d'Athènes et quelque festival «Ode à la Roumanie», ou autre formes de «manifestations syndicales», oubliant pour les besoins de la cause que ni les poètes, ni les interprètes respectifs n'étaient en fait des amateurs et encore moins les spectateurs en tant que tels, tout comme le jury n'était pas formé de «gens de la rue». Le sophisme marxiste était une façon «militante» de truquer la vérité et comme la connaissance marxiste de l'histoire ancienne était de même nature, on imagine bien pourquoi la science soviétique concernant l'Antiquité, représentée illo tempore par les travaux de Machkine et Serguievski (si je ne me trompe pas) était, du temps ou j'étais étudiant, une triste délectation et un modèle à rebours. Les deux volumes en question étaient souvent appris par cœur, comme les textes sacrés de quelque nouvelle religion du désastre et de «l'anti-humanisme».

Un peu plus réaliste, moins spéculatif et moins marxisant, le Tchèque Ludvik Svoboda indique dans le texte susmentionné que les études classiques avaient laissé des traces positives dans l'enseignement, même chez ceux qui ne les acceptaient pas de bon gré. De nos jours, lorsque, un peu partout dans le monde, ces études sont abandonnées, on constate chez les jeunes un regain d'intérêt pour elles. Comme le dit Svoboda, l'étude de l'Antiquité n'est pas une science pour l'amour de la science. Son intérêt réside dans ces sujets encore vivants par rapport à nos problèmes d'aujourd'hui. Il ne s'agit donc pas d'apprécier l'Antiquité en bloc, comme un témoignage exemplaire, mais bien dans ses aspects moins exemplaires et moins connus, en tant qu'initiation aux expériences de l'homme de toujours, placé devant des interrogations cruciales, récurrentes dans l'histoire de l'humanité, des expériences dans lesquelles nous pouvons trouver une réponse à nos propres attitudes au plan social, devant la vie.

«Seule l'Antiquité savait être un ferment capable d'aider d'autres cultures à se développer. La chose était possible grâce à l'esprit grec et latin, clair et perspicace, possédant un sens aigu de la réalité. Il y avait alors un empirisme sain, doué d'un sens des qualités de la vie terrestre, il y avait rationalisme opérant sans préjugés. Ce sont ces traits caractéristiques de l'Antiquité, consolidés par l'esprit d'ordre propre aux Romains, qui ont rendu possible l'universalisme sur lequel s'est constitué l'empire romain, cet empire qui dura, sous des formes diverses, plusieurs siècles. Durant ce temps se sont constitués tel ou tel des éléments de la culture antique, et eut lieu la lente pénétration de la culture des Anciens au sein du christianisme». Svoboda voyait aussi dans l'Antiquité, notamment dans l'empire romain, un modèle pour les empires de Charlemagne ou d'Othon le Grand, une source d'inspiration pour les Etats féodaux. Au XIIe siècle commença en Occident la réconciliation avec l'Antiquité. Aristote devient une autorité aussi bien pour le christianisme que pour le judaïsme et l'islam. A la différence de Garaudy, Svoboda pense que la Renaissance fut véritablement une résurrection de l'Antiquité.

Svoboda voit dans la Réforme une entrave passagère à l'évolution victorieuse de l'esprit antique, soumis au même traitement qu'à l'époque du christianisme primitif. De la Renaissance au siècles des Lumières, l'évolution de cet esprit critique, de facture et style néoclassiques ne pourra plus être arrêtée. Les démocraties modernes reposent en grande mesure sur le caractère exemplaire d'Athènes et Rome.

 

Une position plus pragmatique

L'un des prestigieux colloques de la Fondation Hardt de Genève fut consacré en 1979 aux études classiques aux XIXe et XXe siècle et à leur place dans l'histoire des idées. Les documents de ce colloque furent publiés en 1980, dans le XXVIe volume de la Fondation Hardtinfo.

Les recherches et les points de vue sur l'histoire antique ou sur ses moments de tournant furent très différents et essentiellement subjectifs, en rapport direct avec la formation et l'idéologie des historiographes modernes. Les deux grands types d'historiographie, événementielle et moralisatrice, aux quelles s'ajoutent l'histoire ethnographique et les chronographies, furent pratiquées dès l'Antiquité et ces sources anciennes ne faisaient qu'entretenir la fausse image d'une Antiquité exemplaire. Au XIXe siècle pourtant, l'Antiquité cesse d'être un modèle de vie. La science allemande l'insère dans le développement même de l'homme, sans la tenir pour une période exceptionnelle. Les sciences comparatistes font leur apparition, surtout en Allemagne: la linguistique, l'histoire littéraire, l'histoire des religions. Sur des initiatives allemandes, anglaises et françaises, au premières décennies du siècle dernier, commencent en Grèce, en Italie et en Orient des fouilles archéologiques. Tout ceci modifie et améliore substantiellement, nuance et complète l'image de l'Antiquité structurée uniquement d'après des textes littéraires et des textes d'histoire. Vers le milieu du XIXe siècle, Jacob Burckhardt, avec sa Griechische Gesichichte, déchire le voile du mythe qui avait brossé une Grèce exemplaire, mythe de la sérénité et de l'idéal grec. Pourtant, un autre mythe était déjà né, celui des frères Schlegel, à savoir celui des rapports spéciaux entre l'Allemagne et la Grèce (le premier roi de Grèce, Othon et son épose Amalia, avaient appartenu à la famille régnante bavaroise), le grec ayant la suprématie non seulement dans les universités allemandes, mais aussi dans les milieux culturels élevés. De Schliemann à Heisenberg, l'on étudie solidement le grec et le célèbre physicien déclarait que la lecture quotidienne de Platon ou d'Aristote en original le préparait mieux à la physique que cinq heures quotidiennes d'exercices de mathématiques. L'architecture bavaroise de von Klenze, les fouilles d'Ernst Curtius à Olympia, puis celles de Schliemann lui-même à Troie et à Mycènes réveillent à l'égard de la Grèce ancienne un nouvel idéalisme allemand si bien esquissé par Nikolaus Himmelmann dans son livre si attrayantinfo. Si l'on ne concrétise pas le projet de construire sur l'Acropole un palais antique selon la vision de Schinkel, on construira par contre à Athènes une Bibliothèque et une Académie en style classique grec (néoclassique, aux yeux des Grecs de nos jours), qu'aimait tant Nicolae Iorga, ainsi qu'un nouveau Parlement en style mycénien, aux fenêtres et portes trapézoïdales qui ressemblent surtout, maintenant, à nos yeux, à une caserne impériale autrichienne du temps de Marie-Thérèse. Devant le refus des gouvernements roumains de l'époque, animés d'un typique «orgueil national» autochtone, Arsakis et Zappa, milliardaires aroumains font construire à Athènes, à quelques décennies d'intervalle, un Arsakion sur la Panepistemiou et un Zappion de marbre dans le jardin public de la ville.

Ce dernier est bien plus crédible du point de vue du style, par exemple, que le Parlement viennois, qui ressemble à la Bibliothèque et à l'Académie si aimées de Nicolae Iorga.

Revenons à l'historiographie moderne et à ses modalités de voir l'Antiquité. On a beaucoup écrit sur ce sujet et nous n'avons pas l'intention d'y insister ici. Nous ne voulons que marquer quelques moments et aspects.

L'importance des théories hégeliennes dans la recherche historique est tout d'abord illustrée par la contribution de Droysen, élève du philosophe allemand, par la distinction que celui-ci opère dans l'histoire de la Grèce, concernant la période hellénistique. Cette nouvelle direction est particulièrement importante surtout parce qu'elle a conduit et conduira à approfondir par cette voie l'équivalence politique des royaumes hellénistiques et des royaumes barbares, sous leur différentes formes d'organisation. Le rayonnement et «l'œcuménisme» hellénique peuvent être mieux compris et présentés sous la formule droysenienne de la civilisation hellénistique. Pour ce qui est du néo-hégelianisme, Benedetto Bravoinfo nous indique que c'est à peine au cours des années 20 de notre siècle que font leur apparition dans les études classiques les véritables concepts antipositivistes du «troisième humanisme» reprenant la liaison avec la culture allemande de l'humanisme, entre Winckelmann et Hegel. Arnaldo Momigliano déclarait, dans les années 30, que les problèmes actuels des historiens de l'Antiquité sont encore posés par les savants allemands de la «période romantique». Le néo-hégelianiste J. Hasebroek a élaboré vers la fin de la troisième décennie un nouveau modèle idéal - économique et social, - de la cité grecque pour les périodes archaïque et classique, un modèle qui, à une génération seulement du moment où il avait été proposé, allait être sévèrement contesté en ce que concerne sa nouveauté absolue et sa valabilité historique (M.J. Finley, 1962). C'est au même moment que commençaient en France les recherches de Louis Gernet sur la religion, le droit et la morale des Grecs. Gernet est le seul en France à faire bon accueil aux idées de Hasebroek. Son oeuvre est continuée par J.P. Vernant qui introduira dans ses ouvrages des problèmes familiers à la pensée de Hegel.

Pour ce qui est de l'histoire des religionsinfo, les historiens se sont placés sur les positions subjectives de leurs choix personnels, oscillant entre le hégelianisme et le marxisme. On a étudié les religions antiques sans en saisir le contenu religieux proprement dit. Certains furent conscients de cette impuissance, comme par exemple Dodds (dont le livre «Les Grecs et l'irrationnel» fut traduit en roumain avec un titre modifié en «Dialectique de l'esprit grec», sur ordre de la censure) info. D'autres, sans percer l'écran du christianisme ou celui inverse, des positions anti-chrétiennes, sont parvenus à des résultats spectaculaires. C'est le cas de M.P. Nilsson par le recours aux informations sur les cultes où les sentiments des fidèles étaient exprimés, aux informations littéraires et surtout aux découvertes archéologiques. Nilsson a suivi le processus d'aculturation, mais aussi celui de transculturation, c'est-à-dire les influences dans les deux sens des facteurs entrés en contact.

Cependant, l'écran du christianisme est très puissant dans le subconscient. Et ce n'est pas tout. De nos jours encore on applique à la traduction des sources antiques la censure de la morale chrétienne dans des pays très ouverts, comme mentalité, tels la France, l'Angleterre, l'Italie et bien d'autresinfo .

Arnold Momigliano observaitinfo les quatre façons par lesquelles l'historiographie payenne pouvait contrarier l'optique chrétienne: 1) l'historien moderne peut se trouver impliqué dans des interprétations historiques venant en conflit avec la morale chrétienne et même avec le dogme chrétien; 2) l'historien moderne peut être encouragé à accorder sa préférance à l'étude des époques et des pays dans lesquels le christianisme était inconnu; 3) ce genre d'intérêt pour l'historiographie payen peut pousser à écrire surtout un certain type d'histoire; celle que les écrivains du Moyen Age ont christianisée avec beaucoup de succès, comme l'autobiographie et l'histoire universelle (malheureusement nous ne connaissons qu'une seule œuvre autobiographique de l'Antiquité et celle-là ayant caractère de journal intellectuel; il s'agit des Pensées (A soi même) de Marc-Aurèle; 4) l'intérêt pour le paganisme peut créer des problèmes à cette forme d'historiographie exclusivement chrétienne qu'est l'histoire ecclésiastique. Des gens comme Machiavel, Hobbes ou Spinoza, ajoute Momigliano, obligés de construire leurs théories politiques et d'approcher l'histoire à partir de suppositions non-chrétiennes, furent très rares et ceux-là mêmes, à l'exception de Spinoza, n'étaient pas préparés à se séparer de la communauté chrétienne à laquelle ils appartenaient.

La préférence des historiens pour les sujets non-chrétiens était frappante. Et Momigliano de rappeler en ce sens la préface de A. Sabinus à l'éditio princeps de 1474 de l'histoire d'Ammianus Marcellinus. Chrétien lui-même ou sympathisant, Marcellinus regardait les chrétiens de l'extérieur et avec un intérêt bien plus marqué que les historiens chrétiens modernes.

Un moment de tournant de l'histoire de la culture antique est celui de la chute de l'Empire romain d'Occident et il fut présenté comme une partie intégrante du thème du déclin et de la mort des civilisations, si cher aux historiographes de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci. De l'avis de Pierre Lot, c'est un mal intérieur qui entraîna la catastrophe, d'autres pensent que c'est le christianisme qui lui eut asséné le coup fatal. Le concept d'Antiquité tardive se forme surtout en matière d'art. Gaston Boissier est le premier à attirer l'attention sur un certain paganisme aristocratique (dont les témoignages numismatiques dans le sens d'une propagande en faveur de la culture payenne au sein des larges masses, sont ces médaillons nommés contorniati ramassés, datés et interprétés par A. Alföldi au début des années 40 de notre siècle), tandis que Momigliano étudie le problème des gens cultivés jusqu'à Cassiodore, ceux-ci appartenant à une intéllectualité antique, demeurée intacte en Italie. Ce filon fut suivi ensuite par J.J. Marrou, Jacques Fontaine, Pierre Riché et Erich Auerbachinfo.

 

La Renaissance: un premier regard sur l'Antiquité

Pour marquer de façon éloquente, à travers quelques faits, les modalités de la présence et la continuité de l'héritage antique dans le monde moderne, il nous faudrait mettre en évidence le premier accueil fait à l'Antiquité à près d'un millénaire depuis son extinction. J'entends par accueil la simple édition dans le texte original ou en version latine des œuvres des autres classiques grecs et latins, laissant de côté l'influence que ces œuvres ont eue sur la propre création littéraire de la Renaissance. Ce qui est symptomatique pour ce dernier cas (dans le sens des mentalités analogues des petites cités italiennes antiques et de leurs équivalentes du temps de la Renaissance), c'est l'écho des tragédies de Sénèque dans le théâtre européen de l'époqueinfo.

Mais rapportons-nous, pour l'exemple, au premier auteur tragique, Eschyle, suivant l'édition de son œuvre au moment de la Renaissance. D'après Souda (encyclopédie) Eschyle aurait laissé à sa mort, en 456 av. J.-Chr., 90 tragédies et élégies. Le plus ancien manuscrit de l'œuvre d'Eschyle, le codex Mediceus (Laurentiana, 32.9, sur parchemin, infiniment plus solide que le fragile papyrus roulé en rotuli), est daté de la fin du Xe siècle et contient, outre un catalogue, mentionnant 75 tragédies, une vie du poète tragique où il est question de 70 pièces et quelques 5 drames satiriques. Le choix des sept tragédies a sans doute été opéré sous le règne d'Hadrien; ce sont: l'Orestie (trilogie), les Suppliantes, Prométhée enchaîné, Les Sept contre Thèbe et les Perses. En 1518 paraît à l'imprimerie d'Alde Manuce, trois ans après la mort du célèbre imprimeur, l'éditio princeps du recueil Aeschyli tragoediae. En 1548 parait Prométhée enchaîné dans l'édition de Jean Dorat. Francesco Robortello d'Udine publie en 1552 à Venise la première édition des scholies et du corpus eschyléen. La même année, Adrien Turèbe offre aux Français une édition du grand auteur tragique grec. La première traduction intégrale en latin est celle de Jean Sauravins de Montpellier (1555). L'édition des sept tragédies du poète d'Eleusis, réalisée par le Florentin Pier Vettori et par Henricus Stephanus sort de presse en 1557. Voici donc le sort de l'œuvre eschyléenne, un demi-siècle seulement après la première édition aldine. Sous l'influence des grands savants réfugiés en Italie, après la chute de Constantinople, l'hellénisme prend en Occident un élan spectaculaire, qui fait naître un nombreux public savant, hellénophone, dont témoignent les fréquentes éditions du texte original et l'existence d'un public, plus large encore, qu'intéresse la valeur littéraire des tragédies auxquelles il a accès grâce à la version latine. Jusqu'à la fin du siècle, les deux catégories de gens de lettres seront intéressés autant par le contenu littéraire des tragédies d'Eschyle que par les problèmes et commentaires philologiques liés au texte. L'auteur de la meilleure version latine du Prométhée enchaîné est l'Ilyrien Mathias Garbitius (Grbič), professeur à Tübingen, qui accompagne en 1559 sa traduction d'une édition des commentaires du texte grec. Vers 1560 paraissent aussi les commentaires et ouvrages inédits de Jean Dorat concernant l'Orestie et les Suppliantes. C'est entre 1573 et 1581 que sont publiés les commentaires inédits de François Portus. Aux Pays-Bas les tragédies d'Eschyle sont aussi connues à travers le corpus édité par Guillaume Canter, en 1580.

Nous observons que, en plus du Prométhée enchaîne, le XVIe siècle apprécie beaucoup, surtout vers sa fin et surtout en France, Les Sept contre Thèbe comme en témoignent l'édition grecque et la version latine de Jean Chessel, de 1579 et 1581, ainsi que la version latine de Florent Chrestien de 1585. Enfin, l'édifice eschyléen sera couronné vers la fin de la Renaissance par cette Summa inachevée d' Isaac Casaubonus publiée entre 1595 et 1610.

Une idée commune, mais erronée, est que les artistes de la Renaissance et du Baroque auraient pu être familiers de tous les types d'antiquités dont disposent de nos jours les historiens d'art. Les pièces gravées et les monnaies étaient les pièces miniaturales les plus fréquentes se trouvant dans les trésors des princes et de l'Eglise, montées et remontées en objets d'époque. Ce n'est qu'un peu plus tard que feront leur apparition les cabinets de «curiosités» où un matériel hétéroclite, souvent dépourvu de signification historique et de valeur artistique, tenait la principale place. N'oublions pas les «reliques» de l'Antiquité chrétienne auxquelles les trésors «sacrés» de l'Eglise romaine n'ont renoncé que de nos jours.

On peut encore voir exposer à San Pietro in Vincoli, dans une châsse en cristal, la chaîne de Saint Pierre, prétendûment celle par laquelle le saint homme avait été attaché dans sa prison mamertine; pourtant la chaîne est de facture médiévale. A San Sebastiano fuori le mura, on montre encore dans une vitrine pariétale l'empreinte des pieds du premier des apôtres sur une plaque en argile brûlée, tout comme l'on peut voir à Istanbul l'empreinte des pieds du Prophète et une touffe de poils de sa barbe (Musée du Topkapi). Laurent le magnifique allait jusqu'à aposer sa signature gravée sur les intailles antiques qu'il possédait.

Entre 1400 et 1800 un nombre énorme d'antiquités étaient inconnues des artistes occidentaux. C'est vers la fin de cette période que les collections du Vatican et celles du Royaume de Naples s'enrichissent considérablement du fait des fouilles effectuées à Rome et à Ostie, ainsi qu'à Herculanum et Pompéï. Disposant de fonds considérables, le Vatican jouait à l'époque de l'Etat papal le rôle d'une UNESCO avant la lettre, se permettant des restaurations rigoureuses et d'envergure, comme celles que nous devons à Valadier, à Rome, tandis que le moins riche Royaume de Naples ne put faire face à la dépense de conservation des peintures murales romaines, provenant surtout de Pompéï. Catégorie artistique sujette à la destruction par sa nature-même et ceci dès l'Antiquité, les peintures découvertes par hazard, avec les mosaïques à l'occasion de constructions médiévales à Rome, ont disparu presque tout de suite, laissant pourtant un certain écho dans la Renaissance, comme dans le «calendrier» mural du palais Schifanoia de Ferrare, si consciencieusement étudié et avec tant d'effort par Aby Warburg.

 

Les Lumières, moins d'intérêt pour l'Antiquité

Les connaissances archéologiques ayant quelque rapport avec les activités artistiques sont étonnemment peu nombreuses à l'époque humanisteinfo. Le grand-père de Vasari était l'un des rares possesseurs d'un vase peint grec, ce type d'antiquité étant très peu connu avant 1600. Entre 1600 et 1750, le nombre des vases grecs ou sud-italiques ne dépassait pas la cinquantaine et les dessins d'après ceux-ci ne circulaient qu'à l'intérieur du cercle de Cassiano dal Pozzo. Ce n'est qu'en 1766 que sir William Hamilton publia en quatre volumes imposants les gravures de sa collection de «vases étrusques», comme on les appelait alors. On connaissait mieux les statuettes en terre cuite, italiques ou romaines votives, ou bien les plaques décoratives de même matière, connues sous le nom de «reliefs Campana». Ce n'est qu'à partir de la moitié du siècle dernier que les tombes, source abondante de «tanagras» ou de ces célèbres figurines ailées de Myrina, commencèrent à se faire connaître, étant acquises par braconnage puis étant étudiées scientifiquement et légalement. Avant les spectaculaires découvertes de Schliemann et d'Evans, l'art minoïque et mycénien étaient demeurés entièrement étrangers au monde européen. Les premiers groupes d'objets minoïques et mycéniens provenaient d'Egypte et de Chypre, comme partie intégrante des collections réunies par les voyageurs et explorateurs de ces lieux, entre 1820 et 1860. Deux idôles des Cyclades furent collectionnées par des visiteurs anglais d'Athènes au cours des deux premières décennies du siècle dernier. N'oublions pas que la Grèce fut en son entier, avant 1829, une province de l'Empire ottoman.

Et que dire, de ce point de vue, de l'art géométrique et archaïque grec? La source de sa connaissance dut être trouvée dans les pièces réunies à Rome par des collectionneurs de l'Antiquité.

Quoi qu'il en soit, la stèle funéraire de Naples, représentant un homme avec son chien, que l'on peut dater à 510 avant J.-Ch., n'eut aucun écho dans le monde artistique du Seicento tout comme le groupe de porphyre tétrarchique à l'angle droit de la façade de la cathédrale Saint-Marc de Venise: ils étaient trop éloignés du «prototype» grec connu.

Il est difficilement imaginable que les artistes du Cinquecento et du Seicento se fussent intéressés à l'art archaïque ou archaïsant, ainsi qu'à l'art romain tardif, puisque des œuvres hellénistiques telles l'Apollon du Belvédère, Laocoon, le torse du Belvédère ou bien le groupe de Gaulois mourant, étaient imposés comme exemplaires. L'un des reliefs funéraires attiques les plus beaux, du Ve siècle av. J. Ch., la stèle d'un jeune homme lisant sur un rotulus - se trouvait, vers le milieu du Quattrocento du moins, à l'abbaye de Grottaferrata, mais rien de ce que nous connaissons comme étant l'œuvre du XVe siècle ne reflète sa composition phidiesque. Quelques monuments connus de Rome et d'Italie: le Colisée, le théâtre de Marcellus, les arcs de Titus et Constantin, celui de Trajan de Benvenuto, l'Arc des Argentiers, le portique de Pompéi et quelques temples sont partiellement ou intégralement reproduits dans les dessins fragmentaires (reconstitués de nos jours) de Simone Pollaiulo, Giuliano da Sangallo, Gian Cristofor Romano, Bernardo della Volpaia, Riniero Meruccio de Pisa, Sebastiano Serilio, Antonio da Sangallo et Baldassare Peruzziinfo.

Ce que la Renaissance italienne connut le mieux ce fut l'art étrusque, évidemment la phase tardive, la dernière en fait, qui intéressa les artistes de 1450-1750. Les urnes de Volterra, les fragments d'architecture, les poignées de cistes en bronze, les miroirs en bronze, les différents ustensiles et parures comptaient parmi les antiquités les plus fréquemment étudiées et collectionnées. Il va de soi qu'à l'époque du deuxième umanisme, ce genre de vestiges étaient tenues de façon erronée pour des témoignages de l'art grec précoce, de l'art romain royal ou républicain, étant rattachées aux réalités notées par Tite Live. La palmette compte parmi les premiers emprunts dans la décoration de la Renaissance florentine. Si le Parthénon et d'autres édiffices glorieux demeuraient cachés derrière le rideau de fer ottoman, que rarement arrivaient à percer quelques visiteurs tels Ciriaco di Ancona, les artistes de la Renaissance pouvaient contacter en Italie l'art grec par les copies romaines dont le moment d'apogée quantitatif, mais surtout qualitatif, fut le règne d'Hadrien. Evidemment, les copies romaines n'offraient pas une histoire compétente du développement de l'art grec, mais avec les monnaies et les gèmes, elles, avaient le mérite de mentionner les œuvres de Polyctète, Phidias, Praxitèle, Scopas et Lyssipe et la plupart des sculptures de moindres dimensions pouvaient être mise au compte des artistes énumérés dans les livres respectifs de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien; il existait donc un répertoire iconographique à l'intégralité presque du trésor plastique grec, même si, parfois, celui-ci était légèrement altéré par les copies interprétatives romaines. (La seule exception, assez importante, était faite par la décoration sculpturale architectonique et ceci affecta le développement naturel du relief narratif renaissant). Même si l'on déplore trop souvent et avec excès les erreurs techniques, le manque de vie des copies romaines, ceci n'est pas sans justification, car, à mon avis, un bronze grec d'origine, ou une statue de marbre, même fragmentaires, de la période grecque classique eussent dit bien plus de choses à Michel-Ange ou au Bernin et de façon bien plus nuancée, qu'une copie romaine pouvant leur servir de modèle. Si Michel-Ange avait connu la technique greque pour travailler le marbre, celle du Ve siècle av. J. Ch., il n'eut pas commis les erreurs, gênantes même pour les débuts d'un titan: la Pietà de Saint-Pierre. Excluant les collections du British Museum et du Louvre, ainsi que les Musées du Vatican, nous pouvons comprendre ce qui était à la portée des collectionneurs (parfois même des artistes comme Thoorwaldsen), en étudiant la collection de Charles Townley, l'ambassadeur de l'Angleterre à Rome, récemment exposée par le prince Charles.

La collection est déployée depuis quelques années au sous-sol du British Museum (aile gauche), son auteur ayant commencé à acheter dés 1768 des pièces de sculpture de la décoration des jardins de Rome et des villes suburbaines. Le tout est d'un rococo exagéré, avoisinant le kitsch. Sa dernière grande acquisition fut le Discobole de la Villa Albani, acheté à Rome en 1791.

Le rapport Antiquité-modernité, dont la Renaissance a pour la première fois mesuré toute l'importance et que les Lumières atténuent de façon parfaitement explicable, insistant, naturellement, sur le deuxième terme du binome, connaît durant cette période, justement, son fruit mûr spécifique. Qu'est-ce donc que le siècle des Lumières, sinon le réveil du rationalisme européen, avec ses valeurs et ses idéaux apparentés par l'esprit à la magistra antiquitas? Cette époque des Lumières qui, par l'authenticité des émotions, ne fait que paver la voie vers l'institutionnalisation de l'Antiquité comme entité culturelle et artistique, profondément impliquée dans les nouvelles formes d'expression de la civilisation européenne. Nous dédierons cependant à cet aspect un essai complémentaire.

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