Studia III

LE TRÉSOR DE CRAIOVA

Le travail de l'historien ressemble, à beaucoup d'égards, à celui du détectif, en ce sens que les deux se trouvent souvent dans la situation de reconstituer l'ensemble d'informations sans liaison apparente. Tel est le cas de l'histoire du «trésor de Craiova», découvert dans des circonstances qui n'ont pas encore été pleinement élucidées. On l'appelle «de Craiova», mais, en fait, on ne sait pas exactement où et par qui fut‑il découvert, de même qu'on ne sait pas avec certitude quelles en étaient les pièces composantes.
Les objets qui se trouvent à présent au Musée d'Histoire de la R.S. de Roumanie - approximativement 60 appliques et boutons de harnachement - ne représentent qu'une partie du trésor. Ils ont été restitués à l'État roumain, en 1926, par l'Allemagne, suite à la décision de la Commission de dédommagements de Paris, à laquelle il revenait la tâche d'appliquer certaines des conditions du Traité de paix de Versailles. Le trésor était entré en possession du Musée de Berlin dans des circonstances liées aux événements de la Première Guerre mondiale. Il semble néanmoins qu'il contenait un nombre d'appliques supérieur à celui restitué. Dans une étude publiée en 1927 sur les pièces de ce trésor dans «Prähistorische Zeitschrift» («La Revue de préhistoire»), le savant allemand Hubert Schmidt cataloguait 17 pièces (appliques et boutons) et 13 fragments de différents objets. Le trésor - affirmait le respectif auteur - avait été acheté à un antiquaire de Craiova peu avant ou, plutôt, pendant la Première Guerre mondiale. Les pièces avaient été trouvées dans un tombeau princier, mais, comme les découvertes ultérieures d'Agighiol, Peretu, Băiceni allaient le prouver, les tombeaux princiers de ce genre contenaient un inventaire plus riche: le casque du prince, des coupes, des rhytons, des objets de parure et des pièces de harnachement.
Or, dans le cas du «trésor de Craiova» seules les appliques avaient été découvertes. Où étaient le casque, le rhyton (ou les rhytons) et les coupes qui auraient dû accompagner les appliques?
Une série d'informations disparates viennent compléter le tableau de ce trésor. Dans la collection de l'Institut d'art de Detroit (États‑Unis) se trouve un casque en argent doré, dont la facture est certainement gétique, et à Metropolitan Museum de New York il y a un rhyton en argent (réalisé dans la manière des rhytons géto‑daces). Les deux pièces proviennent d'une célèbre collection viennoise - la Collection Trau - où elles figurent avec des provenances différentes. Le rhyton, par exemple, aurait été trouvé vers 1913‑1914 dans les eaux du Danube, à Porţile de Fier. Il va sans dire qu'il s'agit là d'un mensonge conventionnel, car ce n'est pas plausible qu'un tel objet pût être pêché dans le courant puissant du fleuve, dans la zone invoquée. Le rhyton avait été découvert en même temps que le casque, fait prouvé par l'existence des mêmes traces de coups percutants de pioche sur les deux pièces. Pourquoi ont‑elles été présentées comme des découvertes isolées et valorisées séparément? L'explication en est fournie par le fait que leur possesseur viennois, apprenant la rétrocession des appliques de Berlin et craignant une éventuelle demande de la Roumanie concernant la restitution des deux objets aliénés pendant la Première Guerre mondiale, préféra de s'en débarrasser de manière aussi avantageuse que possible. Pour ce faire, il inventa une origine pour chacun d'entre eux, les vendant séparément.
Ce fut au professeur roumain Dumitru Berciu que revint le mérite d'avoir saisi, le premier, le rapport entre le trésor «de Craiova», le rhyton de Metropolitan Museum et le casque de Detroit. C'est lui encore qui prouva l'origine thrace de ces pièces, considérées jusqu'alors comme des manifestations de l'art scythique «des zones ouest de celle‑ci» (de l'aire de diffusion des Scythes). Dans l'analyse qu'il fait du trésor de Craiova, le professeur D. Berciu apporte une information supplémentaire (qu'il estime peu véridique), à savoir que, pendant la Première Guerre mondiale, des officiers allemands auraient disposé l'exécution de fouilles archéologiques dans un tumulus de la commune Bîrca (département de Dolj), obtenant différents objets en argent. Je considère cette information comme fondée, à partir de la prémisse que tout le trésor (y compris le casque et le rhyton) se trouvait avant la guerre entre les mains d'un antiquaire collectionneur de Craiova.
Pendant la période de la neutralité de la Roumanie (1914‑1916), celui‑ci vendit une partie des pièces (le casque et le rhyton) au collectionneur Trau à Vienne, mais ne put pas lui placer aussi les appliques, moins spectaculaires et très suggestives quant à la découverte du trésor. (Il est clair que la transaction a été conclue d'une manière illicite, sans l'accord des autorités, car de toute évidence l'aliénation de pièces semblables était interdite!) Il réussit, en échange, à vendre quelques appliques à des collectionneurs de Roumanie. Il ne s'agit pas là d'une hypothèse, mais d'une certitude: dans la collection Severeanu (dont le principal fournisseur était cet antiquaire de Craiova) se trouve une applique qui fait la pair avec une de celles (C 26) que les professeurs Schmidt et Berciu décrivent dans leurs études.
Ultérieurement, après le commencement de la guerre, les appliques restées furent confisquées ou vendues par l'antiquaire aux occupants allemands (c'est ce qu'on ne saura, probablement, jamais avec exactitude). Il est très possible que ce fût toujours lui qui fit apprendre aux officiers allemands l'emplacement exact de la découverte (Bîrca ou une localité voisine), en vue de nouvelles fouilles. Ceci explique la différence entre les 60 appliques retournées à la Roumanie et les 77 décrites par Hubert Schmidt.
Une fois reconstitué, le trésor de Craiova (ou, mieux dit, du sud de l'Olténie) présente toutes les caractéristiques des autres découvertes similaires du milieu géto‑dace: un casque pareil à ceux de d'Agighiol et Peretu, ressemblance qui, dans le cas des représentations figurant sur les deux visières de Peretu et de Craiova va jusqu'à l'identité (sur la visière gauche une tête de chèvre orientée vers la gauche, sur la visière droite le motif bien connu dans l'art antique de l'aigle tenant un poisson dans le bec et un lapin entre les griffes). À souligner qu'une telle représentation figure également sur l'un des rhytons d'Agighiol, de même que sur le rhyton de Metropolitan Museum.

Il existe néanmoins un détail qui nous montre que le casque de Detroit est plus «jeune» par rapport aux pièces d'Agighiol et de Peretu: la présence, sur la calotte, de la couronne stylisée formée de rinceaux et de feuilles de lierre. Sur la base de cette considération, de même que d'autres indices fournis par l'analyse des appliques, on peut conclure que le trésor date du troisième quart du IVe siècle av.n.è.; après cette période, sous l'impact du conflit avec le royaume macédonien de Lysimaque, on ne produisit plus des armures de ce genre dans le milieu gète.

Une mention à part doit être faite en ce qui concerne les boutons de harnachement. La grande variété des formes, la richesse des ornements zoomorphes (têtes d'aurochs, lions, têtes de cerfs, différents animaux fabuleux, des groupes de trois et quatre têtes de chevaux entrelacées, de même que les «arabesques» végétales témoignent d'une manière éloquente du raffinement artistique et de la richesses de motifs dans l'art géto‑dace. Il est notoire que tout l'espace thraco‑gète est marqué par la découverte de nombreuses appliques en argent et en bronze. Parmi celles‑ci, les appliques du trésor «de Craiova» sont pratiquement uniques dans l'art de l'antiquité, constituant l'expression d'une mentalité décorative exceptionnelle, d'une civilisation se trouvant au niveau des grandes civilisations européennes.

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