Studia III

LE TRÉSOR DE SÂNCRĂIENI

En août 1953, dans la carrière d'andésite se trouvant entre les localités de Sâncrăieni et de Jigodin, dans le département de Harghita (partie est de la Transylvanie), à proximité d'un ancien habitat dace, on a découvert le témoignage le plus important de la toreutique géto‑dace tardive (1er siècle av.n.è - 1er siècle n.è). Lors du dynamitage d'un rocher qui menaçait de s'écrouler, une importante partie d'un trésor de vases et d'objets de parure en argent fut mise au jour. En effet, pour être complet, il aurait dû contenir encore au moins deux autres fibules et une quantité de monnaies supérieure aux deux pièces identifiées: un tétradrachme de l'île Thasos et un drachme émis à Dyrrhachium.
Les vases composant le trésor sont les suivants: deux coupes hémisphériques aux lèvres en relief, trois coupes coniques polies à l'extérieur, dont l'une ne conserve que la partie supérieure ornementée, huit coupes à pied et deux prévues d'anses (une de ces dernières s'étant brisée, il n'y en a que des fragments). Outre ces récipients, le trésor comporte deux bracelets et les deux pièces de monnaie susmentionnées.

Une partie des pièces du trésor

Coupe coniqueCoupe coniqueIl va sans dire que dans le cas du trésor de Sâncrăieni, comme dans celui des autres réalisations de ce genre émanant de la société géto-dace ont pourrait parler de la finesse de l'exécution artistique, de la richesse des motifs ornementaux ‑ c'est‑à‑dire de nombreux éléments spécifiques de la toreutique géto‑dace. Au‑delà de ces traits généraux, le trésor de Sâncrăieni offre pourtant des données permettant une analyse de la conception des Géto‑Daces sur l'espace et les formes ‑ conception directement liée à l'essence de leur spiritualité.
La civilisation géto‑dace ne nous a pas laissé, en général, des monuments en pierre. Même à Sarmizegetusa Regia, les éléments de superstructure de la zone sacrée semblent avoir été en bois, seul le fondement ayant été en pierre. Ceci non pas à cause d'une incompétence des Géto‑Daces à utiliser la pierre comme matériau de construction, mais pour cette simple raison que le bois était la matière première qui, du fait de son abondance, était la plus accessible. Malheureusement, le bois est périssable, il ne résiste pas aux intempéries et, pour cette raison, pareilles constructions ne se sont pas conservées jusqu'à nos jours. En leur absence, nous avons la possibilité de décoder les idées de l'espace chez les Géto‑Daces par le biais de certains objets précieux, qui contiennent une série d'éléments capables de suggérer le monumental d'une construction de grandes dimensions. Je dois préciser qu'il ne s'agit pas là d'une interprétation sui generis. Dans d'autres cas aussi, les chercheurs sont partis de l'architecture des vases de céramique de luxe (notamment la céramique grecque du type Dipylon, de la période géométrique) afin de déchiffrer l'idée d'espace chez un peuple, suppléant par là à l'absence de constructions qui aient résisté jusqu'à nos jours.

Quels éléments nous fournissent, de ce point de vue, les vases de Sâncrăieni?

Dans le monde hellénistique (civilisation qui a influencé sous rapport culturel une aire géographique de beaucoup plus large que son étendue territoriale proprement‑dite), les vases d'argent ont connu une grande diffusion, de l'Asie Mineure à la Péninsule Ibérique ‑ les produits respectifs se caractérisant par l'unité typologique, voire la stéréotypie. Or, les vases de Sâncrăieni, tout en présentant les traits communs, se distinguent par des éléments nouveaux, qui prouvent l'originalité, la capacité interprétative des orfèvres géto‑daces.

ver-franc1Tel est le cas, en premier lieu, des coupes coniques, forme commune chez les vases du monde hellénistique. On pourrait argumenter que pareilles formes expriment l'option de quelque orfèvre ou même du bénéficiaire, n'ayant pas la signification qui leur a été attribuée. Rappelons pourtant qu'on les retrouve aussi chez d'autres objets, découverts à d'autres endroits du pays: le prince‑prêtre, représenté assis sur la visière du casque d'or de Băiceni (dép. de Iassy), tient dans les mains un rhyton et une coupe conique, en tant que vases rituels. Le célèbre vase de culte monumental découvert à Grădiştea de munte, portant la tout aussi célèbre inscription DECEBALVS PER SCORILO, semble être une réplique, de grandes proportions, des vases de Sâncrăieni.

Enfin, dans plusieurs habitats daces de la Plaine valaque on a découvert des coupes coniques miniaturales en argile. La même forme répétée à trois dimensions différentes nous oblige de reconnaître l'ouverture spirituelle des anciens habitants de la Dacie, capables de reprendre, d'assimiler et de s'exprimer sur le plan artistique à leur propre manière.

La même originalité peut être constatée dans le cas des coupes à pied de Sâncrăieni. Résultat de l'influence hellénistique qui, au 1er siècle av.n.è., s'est fait pleinement ressentir à l'intérieur de l'arc carpatique, les coupes à pied étaient au début de la forme des cantaros (vases grecs au pied court et à deux anses, ressemblant à des hannetons, d'où leur nom). L'examen des coupes de Sâncrăieni fait ressortir la manière originale d'évoluer de ce motif, qui finit par se libérer complètement de son prototype hellénique. CoupeLa forme même des vases se modifie, devenant d'ovoïdale, hémisphérique. Les pieds cylindriques deviennent plus longs, acquièrent une nodosité centrale, si bien que l'existence même du pied annule l'utilité des anses, qui ne font désormais qu'accroître l'instabilité du vase. Cette accumulation d'éléments ressemble en quelque sorte à la grandiloquence que le baroque apportera plus tard dans l'histoire des arts. N'oublions néanmoins pas que la civilisation romaine avait procédé de la même manière, superposant des éléments, certains incompatibles, de l'architecture grecque. L'évolution des coupes à pied de Sâncrăieni témoigne donc de la volonté de l'artiste de créer une monumentalité composée d'éléments différents, puissamment représentés.

Une forte empreinte d'originalité apporte, enfin, aussi l'aspect décoratif. Les coupes hémisphériques à pied sont ornées à l'extérieur de motifs typiques des coupes de céramique dites déliennes, découvertes surtout dans les habitats du sud des Carpates.

Il nous reste à souligner un seul aspect de la signification du trésor de Sâncrăieni. Durant deux siècles, les trésors monétaires ont constitué une forme de thésaurisation de l'argent. L'avancement des légions romaines dans les Balkans et l'affablissement de l'économie hellénistique ont déterminé une baisse de la quantité d'argent pour les monnaies, argent qui provenait du sud de la péninsule des Balkans. Ceci explique pourquoi, d'une part, les dernières monnaies daces sont réalisées en bronze, avec une couche extérieure d'argent, et, d'autre part, la thésauration du peu d'argent resté ne se fait plus par des monnaies, mais par des vases.

Les deux monnaies découvertes avec les vases de Sâncrăieni attestent la provenance de l'argent de la péninsule des Balkans. Quant aux vases, ils représentent, à l'instar des trésors de moindre importance découverts sur toute l'aire géto‑dace, des preuves de la nouvelle forme sous laquelle sera accumulé le métal traditionnel de l'économie d'échange dans le monde égéen et thraco‑dace.

 

 

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