Studia II

ROMULA ET LA GLYPTIQUE DU BAS-DANUBE

On pourrait comprendre sous cette dénomination la riche production des ateliers de gravure des pierres qui ont fonctionné au sud et au nord du Danube au temps de l'Empire et peut-être même après la retraite, sous Aurélien, de l'administration romaine en Dacie.

Il existe certainement une grande ressemblance, tant dans les thèmes que dans l'exécution, entre les produits de ces ateliers qui ont peut-être circulé jusqu'au centre de l'Europe. Les produits réalisés au sud du Danubeinfo témoignent d'une identité frappante avec les pierres gravées découvertes à Romula, où un grand atelier de gravure des pierres demi-précieuses a éte attesté archéologiquement.

Les chercheurs bulgaresinfo ont tendance à adopter la même opinion, celle de l'unité stylistique des pierres gravées du Bas-Danube.

Le nombre des ateliers pour la taille et la gravure des pierres demi-précieuses sur toute l'étendue de l'Empire était assez important. À en juger par la quantité des pierres mises au jour, soit libres, soit montées en bagues et pendentifs, il y a eu en Dacie aussi des ateliers de ce genre. À la suite de découvertes probantes, on peut affirmer que, pour la Dacie inférieure, il existait un atelier de taille et de gravure à Romula et peut-être à Sucidavainfo.

Pour la Dacie Supérieure, nous supposons qu'un atelier de ce genre existait à Potaissa (Turda).

Les 180 gemmes et camées provenant de Romula (Reşca) constituent un matériel plus précieux que ne le ferait penser une fugitive prise de contact avec ces monuments, petits par leurs dimensions, mais importants par leur signification et les informations qu'ils peuvent nous fournir sur certains aspects peu connus de la vie romaine en Dacie, ou même après l'abandon de la province, à une époque où le nombre d'autres sources historiques diminue sensiblement.

Les nombreuses études du prof. D. Tudorinfo, exhaustives quant à la détection et à l'assemblage de toutes les informations au sujet des pierres gravées de Romula, ainsi qu'à leur identification et leur classement, ne laissent que peu de chose à ajouter.

En ce qui nous concerne, nous devons souligner l'importance des études et du matériel susmentionné, devenu un critère de classement pour la riche collection de pierres gravées de l'Académieinfo.

Il est aujourd'hui hors de doute que des ateliers de gravure de pierres demi-précieuses ont fonctionné à Romula, des ateliers qui ont leur personnalité bien définie (dans la mesure où une industrie artistique peut en avoir une) et dont les produits servent actuellement de terme de comparaison et de référence pour toutes les pièces de cette catégorie présentes dans des collections roumaines et dont on ne connaît pas le lieu de la découverte, ou, si le lieu est connu, dont on ne sait que peu de chose sur le centre qui les a produites.

Avant de passer à la discussion de tous les problèmes soulevés par l'activité glyptique des ateliers de Romula, arrêtons-nous d'abord sur les types d'images les plus répandus parmi les monuments en question.

Au premier rang figurent, évidemment, les divinités du panthéon romain, tels Jupiter trônant ou debout, Minerve, Mars, Isis et Sérapis, Fortuna, la Victoire soit avec Fortuna, soit couronnant un trophée, Cérès, Esculape, Salus, les Muses, le Soleil en quadrige, Eros, Léda et le cygne.

En second lieu le répertoire est complété par des scènes de genre, des animaux, des grylloi. Parmi les premières, les plus fréquentes sont: un pâtre trayant une chèvre, Pan luttant avec le bouc. Parmi les animaux, les représentations les plus fréquentes sont celles de petits animaux: oiseaux, coqs luttant, ou un coq devant un autel.

Sur les grylloi sont représentés des têtes adossées, des oiseaux dont le corps se compose de plusieurs têtes ou, motif encore plus intéressant, une tête de vautour à laquelle est adossé un masque chauve et barbu.

Les maîtres graveurs de Romula faisaient preuve non seulement d'un incontestable métier dans la gravure des pierres ou le choix des images, mais aussi de goût dans le choix de la matière brute, de la roche, dont la couleur, pour les porteurs d'amulettes, ne manquait pas de certaines vertus curatives ou apotropaïques.

Parmi les pierres utilisées par les cavatores gemmarum romulenses, celles qu'on rencontre le plus souvent sont les jaspes rouges ou jaunes, les agates noires, grises, vertes, ou celles en plusieurs couches. La cornaline est très fréquente. Ces roches provenaient des Carpates Méridionales ou du Banat. En plus petit nombre quoique assez fréquemment, on recontre aussi diverses espèces de sardoines de couleurs variées, roches provenant de l'Orient, comme leur nom l'indique.

Les déchets provenant du travail de ces roches, trouvés en grand nombre à Romula, infirment par leur présence même l'opinion, dénuée de fondementinfo, selon laquelle l'immense matériel découvert depuis des siècles dans cet établissement romain aurait été entièrement importé.

Un grand noyau de sardoine qui se trouve au Musée de Caracal, provenant de Romula, montre clairement la manière dont on en extrait des fragments de dimensions habituelles pour les tailler et ensuite les graver. La taille et la gravure des pierres étaient deux opérations qui n'étaient pas exécutées dans le même atelier.

Une fois qu'on avait frappé le noyau pour le briser, les fragments obtenus étaient taillés, biseautés et polis. On trouve à Romula toute une série de déchets résultant d'une taille ou d'un biseautage défectueux, de même qu'il y a de nombreux déchets produits au moment de la gravure proprement dite.

L'opération de la taille, quelque simple qu'elle puisse sembler, présentait des difficultés, moins lorsque la roche monochrome était taillée pour des gemmes monochromes, mais sourtout dans le cas de noyaux polychromes composés de couches d'où l'ouvrier devait extraire des pierres pour les intailles en deux couches ou pour des camées.

La taille de ceux-ci était d'autant plus difficile qu'il fallait en principe conserver aux couches à peu près la même épaisseur sur toute la surface de la pierre. Les nombreux déchets provenant de cette phase de travail, découverts à Romula, attestent une fois de plus, si cela était nécessaire, l'existence des ateliers.

Les pierres ainsi taillées, biseautées et polies étaient gravées à l'aide d'un tour rudimentaire, dont le couteau amovible était une vrille de diverses formes faite en fer trempé, dur (ferrum retusum).

La pierre était fixée, à l'aide d'une matière extrêmement adhésive, du côté opposé au couteau. Lorsqu'on manipulait ce dernier trop brusquement ou lorsque la roche avait dans sa structure des fissures invisibles à l'oeil nu, la pierre se brisait.

C'est de là que provenaient les déchets dans la phase de la gravure.

Si la roche était très dure, on plongeait la vrille, avant de l'utiliser, dans un mélange de poudre de diamant et de liant huileux ayant une certaine consistance. La poudre fine de diamant aidait à graver la roche, sans qu'il fût nécessaire d'appuyer fortement sur le couteau, qui aurait pu l'endommager.

Après cette description sommaire du procédé technique utilisé pour obtenir les intailles et les camées, procédé qui a du reste très peu varié au cours de son existence multimillénaire, revenons au matériel iconographique enregistré par les découvertes glyptiques de Romula, afin de voir ce qu'il doit à d'autres catégories de monuments qui nous sont connus.

Parmi ceux-ci, on range d'abord les monnaies. Ainsi qu'on l'a déjà relevé, l'iconographie monétaire a constitué une importante source d'inspiration pour les lithoglyphes. Et ce n'est pas une exception. Lorsque la gravure des pierres demi-précieuses eut pris les proportions d'une industrie artistique, tous les ateliers fonctionnant dans l'aire du monde romain devaient utiliser de préférence le répertoire iconographique si facilement accessible offert par les monnaies. On retrouve ainsi Jupiter, Minerve, Mercure, Mars, la Fortune, la Victoire, Cérès, Esculape, Salus, Sol, Rome, Genius, etc., dans les mêmes hypostases, avec les mêmes attributs, représentés plus ou moins habilement par les graveurs de Romula.

Etant donné que le revers des monnaies romaines présente la gamme d'images susmentionnées au cours d'un large intervalle de temps, à savoir les IIe et IIIe siècles, il est difficile de dater les gemmes à l'aide des monnaies. Cependant, il y a certains cas où l'on peut, par la fréquence de telle image, établir un terminus post quem.

Par exemple, les représentations de Sol en quadrige, qui n'apparaissent que sporadiquement au IIe siècle dans l'iconographie monétaire romaine, deviennet fréquentes sous le règne de Caracalla (211–217) et constituent ensuite pour tout le IIIe siècle une image de prédilection sur le revers des monnaies impériales, préférence sans doute explicable par le grand nombre d'adeptes des divers cultes solaires et des religions rédemptrices de ce siècle.

Les cultes astrologiques identifiés sur le matériel glyptique de Romula, représentés par la corne lunaire portant une étoile dans sa courbure ou plusieurs étoiles autour, sont attestés dans l'iconographie numismatique après le règne de Septime Sévère. L'aigle prêt à s'envoler, le cavalier armé d'une lance (préférence explicable dans la zone du Bas-Danube où le Cavalier thrace et les Cavaliers danubiens étaient l'objet de cultes assez anciens), le capricorne, sont des images qui figurent habituellement dans le répertoire de l'iconographie numismatique aux IIe–IIIesiècles.

Mais le recours aux monnaies comme source d'inspiration a aussi une autre explication, en dehors de la facilité du procédé et du manque d'inspiration originale; nous savons du reste qu'il existait dans tous les domaines de l'art des cartons de maître, largement répandus dans le monde romain dès l'hellénisme tardif.

Cette explication consiste dans les dimensions très proches, le plus souvent même identiques, des monnaies et des pierres gravées. Le fait de posséder un modèle de dimensions adéquates facilitait beaucoup le travail, car il dispensait le graveur de l'opération minutieuse de la réduction du modèle.

Cependant, tant sur les pierres gravées de Romula que sur d'autres pièces découvertes accidentellement sur le territoire de la Dacie romaine, il existe toute une série de représentations dont les sources ne sont pas les images monétaires. Parmi elles, on remarque les scènes de genre, telles que la traite d'une chèvre, deux chèvres broutant de part et d'autre les feuilles d'un arbre, ou une catégorie très étendue, celle desgrylloi.

La caractéristique des scènes, ce sont les éléments de paysage, qui ont pénétré et se sont développés dans l'art romain en grande mesure grâce à l'influence exercée par l'art alexandrin depuis la fin de la République et le debut de l'Empireinfo.

Il est hors de doute que la présence de telles scènes sur les gemmes de la Dacie, et par conséquent sur celles de Romula, s'explique par l'existence de ces cartons en miniature, qui sous forme de moules en plâtre constituaient le registre de modèles de tout ouvrier dans cette branche de l'industrie artistique. On connaît des moulages en plâtre utilisés en toreutique, comme ceux découverts à Alexandrie ou à Begraminfo. Dans la collection de pierres gravées de l'Académieinfo il existe un moulage en terre cuite, en relief, de provenance inconnue, qui servait probablement à exécuter les intailles en pâte de verre (à moins qu'il ne fût un simple cachet de terreinfo).

Ajoutons qu'il faut faire une différence entre les moulages avec lesquels les œuvres respectives étaient exécutées et les moulages d'après lesquels on les exécutait, ces derniers n'entrant pas matériellement dans le processus de la production.

Une autre catégorie de monuments glyptiques bien représentés en Dacie, ainsi que dans toute la région du Bas-Danube, sont ce qu'on appelle les gemmes gnostiques. Beaucoup font partie du groupe des abraxas, utilisés par les adeptes de la secte des basilidiensinfo, dans lesquels toutes les lettres signifiant des chiffres totalisent le nombre des jours de l'année.

Insister sur cette catégorie dans le stade actuel des recherches — avec le manque de sources directes concernant le problème du gnosticisme antique — signifierait nous hasarder dans un domaine encore incertain et qui d'autre part, vu ses rapports avec l'histoire des religions, sort du cadre de l'histoire de l'art.

En ce qui concerne le portrait, et surtout le portrait impérial, la glyptique de Romula se fixe, sauf de rares exceptions — tel Lucius Verus — sur deux types: Faustine II et Iulia Domna.

L'image de ces deux impératrices sont reproduites à l'infini, parfois l'identité même de celle qui est représentée se perd et ces figures deviennent le prototype d'une impératrice.

Combien de temps ont fonctionné les ateliers de Romula? C'est là un problème qui demeure ouvert. D. Tudorinfo est d'avis qu'ils furent fermés dans la seconde moitié du IIIe siècle, en même temps que les troubles qui s'abattirent alors sur la Dacie et la Mésie Inférieure.

Il est intéressant de remarquer que dans la Plaine du Danube on a trouvé des monnaies de bronze datant du IVe siècle et imitant la monnaie romaine contemporaine de petit module, des monnaies provenant d'autorités émettrices inconnues et d'ateliers monétaires et de graveurs d'autant moins identifiables.

Des monnaies de ce genre ont été publiées, il y a assez longtemps, par D. Tudorinfo et on continue à les trouver de nos jours dans la région mentionnée. Nous reproduisons certaines de ces monnaies grâce à l'amabilité de V. Culică, qui les a découvertes dans la zone de la ville de Călăraşi (pl. I, nos 1–7).

Par les caractéristiques générales du style de leurs effigies, ces monnaies ressemblent à bon nombre de têtes très sommairement et maladroitement traitées sur certaines gemmes de Romula, ainsi qu'à toute une série de pièces qui se trouvent dans la collection de l'Académie (pl. I, nos 8–18; les nos de catalogue de la collection de l'Académie sont entre parenthèses).

Cette ressemblance n'a pas l'air d'être accidentelle, si l'on tient compte du fait qu'après la retraite aurélienne de Dacie un grand nombre de centres urbains, parmi lesquels Romula, n'ont pas cessé d'être habités et donc de produire, en moindre mesure certes et dans des conditions plus défavorables, pour la clientèle de leur territoire rural, ces produits qui, auparavant, avaient assuré leur prospérité.

D'autre part, il est fort possible que, dans le cadre du processus de retraite de la ville au village, au début de la période des migrations, un certain nombre d'établissements ruraux, qui du temps de la domination romaine étaient connus comme d'importants centres de production — tel celui situé sur le Danube dans la localité nommée aujourd'hui Orleainfo — aient graduellement assumé, en grande partie aussi pour les besoins des nouveaux maîtres temporaires, ces fonctions de production à caractère exclusivement artisanal, qui avaient distingué auparavant l'économie urbaine.

Il est certain qu'autant les monnaies que les pierres gravées, présentées en parallèle sur la planche I, témoignent non seulement d'un indiscutable manque de préoccupation pour une réalisation artistique ou même artisanale, mais surtout de ces rudiments d'un héritage qui nous laisse entrevoir une tradition en ce domaine, attesté d'ailleurs par l'existence des ateliers glyptiques de Romula du temps de l'administration romaine en Dacie.

Il faut mentionner que les pièces — choisies dans la collection de l'Académie — que nous présentons pour comparaison sont absolument identiques à certaines de celles mises au jour à Romula, ainsi qu'à d'autres découvertes similaires faites sur toute l'étendue de la Dacie et au sud du Danube.

Comme hypothèse de travail, nous présumons qu'après l'abandon de la Dacie par les Romains, certains ateliers de gravure de pierres demi-précieuses ont continué à fonctionner et ont exécuté aussi les matrices monétaires des émissions non attribuées mentionnées ci-dessus. Même s'il ne peut s'agir d'une continuité des ateliers comme tels, nous pouvons supposer qu'ils se sont reconstitués dans le milieu rural, avec ceux des ouvriers autochtones qui n'avaient pas accompagné les maîtres graveurs dans leur éventuelle retraite au sud du Danube.

Le problème reste encore à l'étude, dans l'attente d'arguments plus nombreux et convergents, susceptibles de l'éclaircir d'une manière ou d'une autre.

Nous pourrions mieux nous rendre compte de l'importance des ateliers de Romula si nous connaissions plus exactement les limites et les dimensions de l'aire de diffusion de ces produits, utilisés dans l'orfèvrerie soit locale, soit d'au-delà des frontières de la province de Dacie.

On affirme avec raison qu'une partie au moins des pierres gravées trouvées dans les nécropoles des cités pontiques proviendrait de Romula. Il se pourrait qu'une autre partie provienne des ateliers de Mésie et de Thrace. Il est certain que les produits des ateliers de la Dacie Inférieure — si l'on admet qu'un atelier de ce genre ait fonctionné aussi à Sucidava, où il n'est attesté que par de nombreux fragments de gemmes qui pourraient être des rebuts de gravure, sinon de simples détériorations ultérieures — arrivaient aussi au-delà des montagnes, en Dacie Supérieure.

Les pièces découvertes dans cette région sont nombreuses, mais elles ont toutes les caractéristiques de style que les gemmes de Romulainfo. Certains chercheurs soutiennent qu'il existait aussi des ateliers de gravure à Apulum, Napoca, Tibiscum. À notre avis, le nombre de découvertes provenant de cette région, qui est réduit par rapport à celles faites à Romula, n'indiquerait pas l'existence d'ateliers de ce genre, mais plutôt une clientèle militaire résidant dans les centres mentionnés et qui était grande consommatrice de produits de l'industrie artistique.

On peut supposer que les gemmes gravées à Romula arrivaient jusqu'en Pannonie, car celles qui se trouvent au Musée National de Budapest témoignent de similitudes de style très prononcées avec celles de Dacie, à moins que ces pièces ne proviennent du commerce d'„antiquités“ qui se pratiquait aux siècles passés, dirigé par la Hongrie vers l'Occident.

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