Studia II

UN MÉDAILLON DE TYPE THESSALIEN DU MUSÉE D'ARCHÉOLOGIE DE CONSTANTZA

Dans le Musée d'Archéologie de Constantza, parmi les nombreux vestiges provenant de Tomis ou des autres villes proches du Pont gauche, est exposé un médaillon en or ainsi qu'une bague et deux boucles d'oreilles en or (inv. 4073–4075); on mentionne que l'ensemble fait partie de l'inventaire funéraire d'un tumulus des environs de la localité roumaine de Vama Veche, près de la frontière bulgare.

Une publication assez sommaire du Musée, parue dernièrementinfo, donne une reproduction de ces pièces en les datant du IVe–IIIe siècle av. notre ère et spécifie l'année 1936 comme date de leur entrée dans la collection privée de Monsieur V. Canarache qui, ultérieurement, en a fait donation au Musée.

Ayant eu souvent l'occasion d'étudier en détail les pièces citées et surtout le médaillon en or dont nous nous occuperons plus loin et faisant des recherches sur sa provenance, nous jugeons opportun de profiter de sa publication pour éclaircir, au moyen des données que nous avons, un problème épineux et longuement controversé: celui des médaillons hellénistiques en or, dispersés dans quelques grandes collections de bijoux antiques d'Europe et d'Amérique.

Il nous faut spécifier, dès le début, que les pièces qui font partie de ce qu'on appelle le trésor de Callatis (Vama Veche, située sur le bord de la mer, se trouve à 7 km. au sud de Callatis), ne présentent pas de rapports stylistiques qui puissent attester l'unité du lot; bien plus, jusqu'au moment où il est entré dans la collection V. Canarache, jamais ce médaillon n'a été accompagné des pièces qui y sont jointes actuellement.

Vers les années 1931–1932, le médaillon en questioninfo — qui représente le buste d'Aphrodite couronnée de lauriers, drapé, le sein gauche découvert et les extrémités de la taenia jetées sur les épaules — provoquait l'admiration et en même temps la méfiance des cercles de spécialistes et d'amateurs d'art antique de Bucarest; admiration pour ses qualités artistiques exceptionnelles, ses dimensions et son parfait état de conservation; méfiance, à cause du fait que le bras droit, brusquement tranché à partir de l'épaule, éveillait des doutes sur l'authenticité de l'objet et contrevenait à une inexplicable idée fixe de nature scolastique de certains archéologues selon laquelle cette manifestation technique et iconographique ne serait pas propre à l'Antiquité, mais à la Renaissance! C'est ce qui explique pourquoi la pièce n'a pu être vendue que quelques années plus tard et grâce à une ruse.

Fait connu de tous ceux qui l'ont vue à l'époque mentionnée, la pièce était la propriété de Madame Proca qui l'avait rapportée de Grèce à la suite d'un voyage entrepris vers 1929. L'intermédiaire chargé de la vente de cette pièce la fit passer comme provenant de Callatis avec l'intention précise de la vendre à Monsieur V. Canarache, propriétaire aisé de la région et collectionneur renommé d'antiquités callatiennes. C'est ce qui explique pourquoi ce n'est qu'en 1936 que le médaillon est entré dans une collection et pourquoi il porte cette fausse indication sur l'endroit de sa découverte.

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En publiant la collection Hélène Stathatos, Pierre Amandryinfo discute le problème de la provenance des trois médaillons (les nos 233 et 234 qui représentent le buste d'Artémis (Pl. CVI et CVII, fig. 67) et le n° 235 (Pl. CVI, fig. 5) celui d'Aphrodite) de la collection qu'il étudie et du médaillon de la collection Benakiinfo. En 1929, un lot important d'ornements antiques, parmi lesquels les pièces mentionnées, a fait son apparition sur le marché d'Athènes. Après de nombreuses consultations et recherches, on a établi que le trésor avait été découvert l'année même dans la localité de Carpénisi en Thessalie et que les médaillons des collections Stathatos et Benaki faisaient partie de ce lot. Berta Segallinfo et ensuite D. M. Robinsoninfo affirment que le trésor contenait aussi une petite coupe en céramique du début du IVe siècle, actuellement au Musée Benaki, des barres en or non travaillées, un vase en bronze du IVe siècle, plusieurs vases en argent ainsi que d'autres objets dont quelques-uns antérieurs à l'an 100 av. notre ère, date approximative où ce trésor aurait été enterré.

D. M. Robinson publieinfo entre autresinfo, comme provenant de la même découverte: un médaillon se trouvant dans sa collection (Pl. CV, fig. 4), un autre dans la collection Morley (Pl. CIV, fig. 2) et enfin un troisième conservé au Los Angeles County Museum (Pl. CIV, fig. 1), des pièces achetées à Paris vers 1938 et au sujet desquelles Amandry exprime l'opinion qu'elles ne font pas partie de la même découverte, étant donné qu'il n'est pas logique que le trésor ait été dispersé ainsi dans l'espace et dans le tempsinfo.

C'est toujours de Thessalie que proviennent les deux médaillons (Pl. CIX, fig. 1112) conservés au Art Museum of Princeton Universityinfo et le médaillon (Pl. CVIII, fig. 9) du Museum of Art, Rhode Island School of Designinfo. Enfin, provenant «du nord de la Grèce» un médaillon (Pl. CVIII, fig. 10) faisant partie d'une collection privée en Allemagneinfo.

Si nous étudions de plus près les pièces susmentionnées, nous remarquons qu'elles présentent une parenté technique et stylistique flagrante. Ce fait ne pourrait que renforcer notre conviction qu'elles ont fait partie du même lot, d'autant plus qu'on parle de l'inventaire et du produit d'un atelier d'orfèvres, si l'on en juge d'après les barres non travaillées.

Le médaillon du Musée de Constantza atteste que les pièces du lot se sont répandues dans plusieurs directions. On peut supposer que le propriétaire d'une découverte unique l'àurait partagée en deux lots afin de ne pas faire baisser le prix en lançant sur le marché un grand nombre de bijoux en or. Dix ans plus tard, lorsque la renommée du trésor de Carpénisi était établie, le même détenteur aurait sorti le second lot, se prévalant cette fois de la notoriété du premier et obtenant ainsi le prix désiré.

Il nous semblerait ainsi difficile d'imaginer, en tenant compte du fait que tous les médaillons en question portent l'indication de leur origine dans la même région, qu'il puisse s'agir de découvertes successives, alors que ces pièces sont étroitement apparentées entre elles et sont, par leur valeur, des pièces rares.

D'un autre côté, l'incertitude ne tient pas uniquement au problème de l'unité du lot, pour laquelle plaident autant la logique que toutes les indications corroborées, mais aussi en ceci, qu'en admettant que les bijoux aient été le produit d'un même atelier nous ne pourrions pas expliquer la raison pour laquelle des objets qui chronologiquement s'étendent sur presque un siècle et demi (fin IVe siècle av. notre ère — début IIe siècle av. notre ère) se seraient trouvés réunis dans un même lot, en admettant qu'un atelier de ce genre ait fonctionné pendant une si longue période.

D'autre part, si nous supposons que toutes les pièces ont fait partie du même lot qui n'aurait eu aucune relation avec un atelier d'orfèvrerie, pour quelle raison aurait-on collectionné un aussi grand nombre de bijoux du même genre? (12 pièces qui, en tant qu'ornements, ont la même destination).

Une réponse que nous voudrions aussi satisfaisante que possible ressortira, nous le croyons, de la conclusion de ce qui va suivre.

L'importance du médaillon de Constantza réside dans le fait qu'il est presque semblable au médaillon de la collection Morley, avec la seule différence qu'Aphrodite porte, en plus, une couronne de lauriers. Le double d'une telle pièce de valeur atteste nettement, au-delà de toutes les relations stylistiques et techniques qui pourraient être mises en doute, l'existence d'un grand atelier thessalien d'orfèvrerie. Vers la fin de la période susmentionnée, un atelier de ce genre est attesté par l'existence des médaillons doubles de l'Université de Princeton.

Une autre caractéristique commune aux ornements en question est le réseau de chaînettes qui les entoure. À l'exception des médaillons de l'Université de Princeton, cités précédemment, où le réseau manque et dont l'utilisation est expliquée par Herbert Hoffmann qui s'appuie sur le témoignage apporté par une statuette en terre cuite se trouvant dans une collection privée en Allemagneinfo, la destination des autres médaillons fait l'objet d'opinions différentes.

R. Zahninfo et D. M. Robinsoninfo3 croient que les médaillons étaient utilisés en guise de couvercles de pyxis. P. Amandryinfo a tendance à y voir une résille pour les cheveux, un cordon devant être passé à travers les anneaux à la périphérie des chaînettes pour serrer le tout et le maintenir sur la coiffure. Au moment de la publication de la collection Stathatos, l'auteur se plaignait de l'absence d'un témoignage qui aurait confirmé sa supposition. Ultérieurement, H. Hoffmann publie un trésor de Tarenteinfo qui contient un témoignage de ce genre, mais, comme cela arrive souvent, celui-ci infirme cette hypothèse et indique comment se présentait ce genre d'ornement pour la coiffure. Du reste, ces médaillons, beaucoup trop lourds (plus de 70 gr. en moyenne), ayant un disque plat en or soudé sur le revers, pouvaient facilement glisser du sommet de la tête. Nous ne parlerons pas du fait que, pour un ornement de telle dimension, l'accent tombait sur le médaillon, non sur le réseau et, dans sa position sur le haut d'une coiffure, il était destiné à ne pas être vu. Au contraire, la résille de Tarente traite le médaillon central en pièce accessoire (d'où son diamètre qui est la moitié de celui des médaillons en question); le médaillon qui se trouve sur la résille de Tarente a un sens qui, pour ceux qui nous intéressent, exclut cette utilisation. Quant à leur fonction de couvercles de pyxis, hypothèse à l'appui de laquelle Amandry cite des exemples similaires d'ornementation en or avec pendentifs sur quelques vases en verre découverts dans des tombes sarmates de la région du Kubaninfo, nous faisons remarquer qu'il ne s'agit pas de pièces détachables mais d'une bordure en or fixée sur le vase et à laquelle sont suspendus des pendentifs, ce qui donne à l'ensemble un aspect baroque, oriental. Les médaillons ne pouvaient être utilisés comme couvercles pour la simple raison qu'ils n'étaient pas pourvus d'une bordure qui les maintienne sur le vase et qui s'emboîte dans le bord. Le caractère fonctionnel des objets grecs d'usage courant est trop connu pour admettre qu'il faisait défaut dans le cas de pièces d'une telle importance.

Qu'étaient au fond ces médaillons? Incontestablement des parures, non pas pour la tête mais pour le corsage. Quelque bizarre que cela paraisse, ils étaient montés sur le corsage, attachés au vêtement par les anneaux qui se trouvaient à l'extrémité des chaînettes. C'est ainsi que s'explique pourquoi les petites amphores accrochées aux chaînettes du médaillon de la collection Robinson se terminent par des anneaux, pourquoi leurs anses n'étaient pas découpées afin que l'ornement, étant donné son poids, ne puisse se détacher facilement.

Le réseau de chaînettes disposé au début en radiation simple, comme dans le cas du médaillon du Los Angeles County Museum, devient plus complexe par la suite, la signification de l'ensemble étant celle d'un disque solaire avec ses rayons.

Il est peut-être utile de mentionner que toute une série d'ornements populaires de Thessalie et de Macédoine rappellent, sur les villageoises de nos jours, la mode millénaire qui a surgi sur toute l'étendue de cette région. Ces ornements sont cousus avec leurs chaînettes radiaires sur le corsage des vêtements des jours de fête.

Cette affirmation serait moins qu'une hypothèse si une stèle funéraire thessalienne, publiée par Biesantzinfo, ne venait à l'appui de nos dires. Le monument a été découvert à Pherai et il est conservé dans le Musée de Volos (inv. 396). Selon l'éditeur, il représente une jeune fille avec une esclave qui lui tend la cassette aux bijoux dont elle veut retirer quelque chose avec la main droite en tenant dans la main gauche un miroir à couvercle (Pl. CX, fig. 13). En étudiant le monument avec attention, nous remarquons que le supposé miroir est non seulement tenu avec son couvercle bombé et fermé en avant, mais il n'est même pas tenu par la jeune femme afin qu'elle puisse s'y voir en attachant ses ornements. De fait, l'objet est appuyé sur l'épaule gauche, tandis que la tête inclinée et le regard sont dirigés en dehors du champ de la pierre. Ce miroir supposé a une bordure formée de deux cercles perlés, décoration désignant plutôt un ornement de grande valeur qui indique au passant la catégorie sociale de la défunte, qu'un objet d'usage courant. Il n'y a pas de doute que la jeune femme se préparait, dans son geste sur la stèle, à fixer sur sa poitrine un médaillon semblable, en prenant de la main droite, dans la cassette, les épingles nécessaires à cette opération.

Si du point de vue stylistique la classification chronologique des médaillons thessaliens déjà faite est valable dans l'ensemble, du point de vue de la technique nous tenons à relever certains détails, à commencer par la technologie du réseau de chaînettes. Les médaillons du Los Angeles County Museum, de la collection Morley et du Musée de Constantza ont tous le même genre de chaînette fine, travaillée en quatre arêtes. Le réseau du médaillon de la collection Robinson, quoique du même genre, est sensiblement plus gros. Les médaillons des collections Stathatos et Benaki n'ont plus de chaîne à mailles serrées, mais des anneaux simples très relâchés et enfin, le médaillon de la collection privée d'Allemagne a une chaîne à double maille. La technologie des chaînes suit donc parfaitement la classification par séries de styles. Un fait qui plaide en faveur de l'unité de conception des médaillons est le rapport entre le diamètre et le nombre de points d'attache sur la circonférence, rapport compris entre 7 et 10. Le module des points de suspension ne dévie donc que faiblement.

Du point de vue stylistique, la chronologie des médaillons tiendra compte de l'enrichissement du réseau de suspension, du bombement du disque qui évolue vers une forme de bouclier, du chargement de la décoration avec de multiples zones de motifs curvilignes ou végétaux, de la qualité d'exécution du relief central, de l'apparition, modeste au début, des pierres colorées, de l'extension des parties recouvertes d'émail et enfin de la prépondérance de l'élément lythique et de l'aplatissement des médaillons qui deviennent des plaques, ce qui va de pair avec le relâchement de leur décoration, fait qu'on peut remarquer sur les pièces du Princeton Museum of Historic Art.

Voici, à mon avis, l'ordre chronologique des pièces en question:

I 1)médaillon du Los Angeles County Museum (Pl. CIV, fig. 1);

2) médaillon de la collection Morley (Pl. CIV, fig. 2)

3) médaillon du Musée d'Archéologie de Constantza (Pl. CV, fig. 3);

4) médaillon de la collection Robinson (Pl. CV, fig. 4);

II 5) médaillon d'Aphrodite de la collection Stathatos (Pl. CVI, fig. 5);

6–7) médaillons représentant Artémis dans la collection Stathatos (Pl. CVI et CVII, fig. 6 et 7);

8) médaillon représentant Athéna, dans la collection Benaki (Pl. CVII, fig. 8);

III 9) médaillon du Museum of Art, Rhode Island School of Designinfo (Pl. CVIII, fig. 9);

10) médaillon d'une collection privée en Allemagne  (Pl. CVIII, fig. 10)

11–12) médaillons représentant Artémis et Athéna du Princeton Museum of Historic Art (Pl. CIX, fig. 1112).

Du point de vue du style, nous avons affaire à trois grands groupes: le premier dans lequel domine le détail du bras coupé mais qui a une relation étroite avec le médaillon du Los Angeles County Museum; le second, auquel appartiennent les médaillons des collections Stathatos et Benaki, et enfin un troisième qui comprend les pièces récentes, bien apparentées entre elles et qui représentent la dernière phase évolutive des groupes précédents.

Il ressort donc nécessairement que les 12 pièces en question sont le fruit du même centre d'artisans orfèvres ou de plusieurs centres ayant la même tradition serrée de parenté et de succession. Nous croyons qu'il pourrait s'agir d'environ trois découvertes dans la région de Thessalie et de Macédoine, d'autant plus que les sites de découverte les plus souvent mentionnés sont à peu près du même nombre: Halmyros, Domokos, Carpénisi et Pagassi-Demétrias.

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