Studia I

DECIMUS CAELIUS BALBINUS, COS. P.P.

Le Cabinet Numismatique de l'Académie Roumaine a récemment acquis un denier de Caelius Balbinus trouvé aux environs de Turda (Potaissa). Sur le plateau qui domine la localité, il y avait un castrum romain qui est connu - du point de vue numismatique - par la découverte faite, il y a trente ans, d'un trésor de deniers et antoniniens, comprenant des monnaies de Septime Sévère, Sévère Alexandre (deniers) et Gordien le Pieux (deniers et antoniniens). Ce trésor n'est entré que cette année dans les collections de l'Académie, en même temps que la monnaie susmentionnée et un antoninien de Pupien (RIC, no 11 (3) b.), offerts par leur découvreur mêmeinfo. La pièce dont nous nous occupons présente, sur l'avers, (pl. XXXVI) la légende IMP C D CAEL BALBINVS AVG ainsi que le buste lauré, drapé et cuirassé de l'empereur tourné vers la droite et, sur le revers, (pl. XXXVI) PM TR P COS (sic) P P et l'empereur en toge, debout, tourné vers la gauche, tenant dans la main droite levée une branche et dans la gauche un parazonium; elle nous apparaît comme inédite, après consultation de la bibliographie numismatique à notre disposition. La nouveauté de ce denier réside dans les particularités stylistiques et artistiques du portrait qui apporte de nouveaux éléments à l'iconographie de cet empereur, tant discutée et mieux connue depuis quelque temps seulement, et aussi dans la mention d'un seul consulat par la légende du revers. Vu que le type du revers, excepté l'anomalie mentionnée, est parfaitement identique à celui du denier RIC, n° 5 (1), on pourrait supposer qu'il s'agit d'une simple omission due au graveur. Mais le caractère inédit du portrait impérial et la distribution absolument normale des lettres dans la légende du revers justifient l'authenticité de cette monnaie qu'on doit placer dans une série inconnue, dont elle est l'unique représentant. Dans l'étude de cette question, les événements de l'année 238 sont étroitement liés à l'explication de la légende du revers; de même le portrait admirablement conservé (pl. XXXVI) nous permet par sa minutie et par son réalisme une meilleure connaissance de la personnalité du distingué sénateur et une plus profonde et plus ample compréhension des interprétations en marbre et en bronze de l'image de l'empereurinfo, complétant le portrait littéraire de Iulius Capitolinusinfo par un document figuré profondément analytique.

Dans l'interrègne de cette même année, durant lequel aucune unité militaire importante de l'empire n'avait annoncé un remplaçant au trône, le Sénat, resté seul administrateur des affaires publiques, propose l'élection d'une commission de uiginti uiri consulares ex S. C. Rei Publicae curandae pour organiser l'Italie, du point de vue militaire, contre l'attaque de Maximin qui arrivait avec toute l'armée. La large discussion concernant le moment de la constitution de cette commission et de son activité semble avoir pris fin logiquement par la démonstration de A. Théodoridèsinfo qui la place après la mort des Gordiens et avant l'investiture de Pupien et de Balbin. Il paraît que sa riche activité a été digne du souvenir de la postérité: ses membres ont tenu à la graver sur leurs épitaphes comme fonction suprême de leur carrière administrativeinfo. D'ailleurs, les troupes massées à Ravenne et mises plus tard sous le commandement de Pupien avaient été, en grande partie, organisées par la commission sénatoriale dont faisaient partie également les futurs empereurs. Les provinces firent connaissance des nouveaux dirigeants de l'empire: bientôt eut lieu l'élection des empereurs collègues et, quelques jours après, la nomination comme César d'un neveu encore mineur des Gordiens d'Afrique, qui se trouvait à Rome.

L'autorité du Sénat, sur laquelle empiétaient les prétoriens et les vétérans des casernes de la ville, n'était agréée, ni par la plèbe, ni par l'armée. Aussi ces derniers ne se calmèrent-ils qu'en voyant à la tête de l'état deux empereurs, auxquels pour leur faire pardonner la provenance sénatoriale et pour légitimer la révolte et la mémoire des Gordiens d'Afrique, on donna comme César le neveu de ceux-ci. La succession de tant d'événements dans un laps de temps aussi bref dépassait les possibilités de réaction des autorités centrales, pour ne pas parler des autorités provinciales où les nouvelles arrivaient trop tard, quand elles étaient déjà périmées. Ainsi les ateliers monétaires de Rome ont omis dans la titulature des Gordiens d'Afrique l'épithète ROMANVS décrétée par le Sénat en même temps que celle d'AFRICANVSinfo.

Les ateliers des provinces font même des confusions: à Andrinople en Thrace, un petit bronze de Gordien III Auguste porte sur le revers, comme symbole, une autrucheinfo!

La nomination de Balbin et de Pupien par le Sénat dans un moment de crise fait ressentir le besoin impérieux de divulguer ce fait par un document passant entre toutes les mains. On fait en hâte une copie du buste du sénateur Balbin, et, sur le revers, on inscrit les fonctions impériales, parmi lesquelles le grand pontificat était pour la première fois partagé; on néglige, par ailleurs, le nombre des consulats, parce que Balbin avait revêtu le second et dernier déjà en 213info! Nous croyons que c'est plutôt un manque d'information sur le passé des personnages impériaux dû aux événements tumultueux, et qui trouve sa réplique dans l'inscription d'un milliaire de Sitifis en Maurétanie (C.I.L., VIII, 10342). Le texte cite les deux Augustes et le César Gordien; Balbin et Pupien sont mentionnés avec un seul consulat: ...IMP CAES D CAELIO/CALVINO BALBINO/PIO FELICI AVG PONT/MAX TRIB POT P P COS/PROCOS ET... En rapport avec cette hypothèse, on peut citer l'inscription d'un autre milliaire de Maurétanie (C.I.L., VIII, 10365) qu'on ne grava qu'après avoir reçu de Rome les données exactes concernant la carrière des deux empereurs.

Cette fois-ci, on mentionne le deuxième consulat de Balbin et de Pupien: ... IMP CAES D CAELIO CALVINO/BALBINO PIO FELICI AUG/PONT MAX TRIB POT COS/II PROCOS P P ET... Les mouvements de la plèbe, mécontentée en particulier par le souvenir de la préfecture de Pupien, mouvements qui se manifestèrent les jours suivant la proclamation des deux empereurs (16 avril 238)info, auraient empêché le bon fonctionnement de la Chancellerie qui répandit dans l'empire une titulature qu'elle devait corriger peu de temps après.

L'existence de cette série monétaire distincte, frappée en hâte et signalée par le denier dont nous nous occupons, est confirmée non seulement par les événements cités qui ont produit des confusions épigraphiques attestées, mais aussi par le portrait de Balbin sur l'avers du denier; celui-ci apporte de nouveaux éléments à l'iconographie de l'empereur d'origine sénatoriale en ce sens que le profil de cette pièce ne s'est pas encore plié au maniérisme officiel évident sur les autres monnaies de Balbin. Le profil (pl. XXXVII) est celui d'un homme d'âge mûr tendant vers la vieillesse, le front marqué par deux profondes rides. Les cheveux sont coupés court et peignés sur les tempes à angle droit. La barbe courte est limitée sur le visage par la ligne qui va du maxillaire vers l'extrémité du menton. Une mèche étroite passant devant l'oreille unit la barbe aux cheveux des tempes. La moustache manque. Le nez est droit, vigoureux; les narines, dont le contour est tracé, sont sculptées en un relief minutieux.

Les arcades sourcilières partent de la base du nez et sont doublées par le pli inférieur du front. Les yeux et les paupières, la pupille et même l'iris sont bien marqués et se trouvent dans une chaude pénombre qui donne au buste un air méditatif, respirant la sagesse et le calme. L'artiste a su modeler finement les zones des yeux, du nez et de la bouche en obtenant des effets de clair-obscur sur un champ réduit. Le trait essentiel du visage est le haut relief formé par les deux lignes qui partent, l'une de la base du nez et qui dessine la partie inférieure de l'oeil, et l'autre de la base des narines et qui entoure la bouche du côté du menton (pl. XXXVII). Une autre caractéristique originale de ce portrait réside dans la ligne du profil de l'extrémité de la tête, placée verticalement sur le buste. À la différence du reste de l'iconographie numismatique, le portrait développe la partie supérieure de la tête par une ligne à peine courbée mais très longue. De cette façon, le profil du visage se resserre, à cause aussi des deux lignes faciales mentionnées déjà, dans une résultante optique concave () du profil facial, qu'on remarque dans toute l'iconographie de l'empereur, y compris sur les monnaies. D'autre part, la glyptique nous fournit une gemme en sardoinel avec une résultante optique des lignes faciales identique à celle constatée sur le denier, avec le dessin de la bouche et du menton tout pareil sans respecter pourtant l'épaisseur du cou et la massivité de la tête comme traits dominants.

La convexité faciale est portée au maximum en même temps que la massivité et la truculence de la tête sur l'avers d'un grand bronze de Tarsusinfo, où seule la légende peut nous convaincre qu'il représente Balbin. Les trois bustes bien connus de la Bibliothèque Vaticane, de Leningrad et du sarcophage de Romeinfo, ont des traits communs entre eux et communs également avec le portrait monétaire du Cabinet Numismatique: le regard tourné vers la droite, les plis du front, la massivité, le même air, etc. Mais il y a aussi de petites différences: la tête de Leningrad, celle du sarcophage de Romeinfo, les effigies des monnaies, ont les cheveux coupés sur le front, faisant angle droit avec la masse des cheveux des tempes, tandis que le buste Torloniainfo, le buste de la Bibliothèque Vaticane et la statue du Musée du Piréeinfo présentent une calvitie avancée vers l'extrémité de la tête, avec un reste de cheveux en angle aigu sur le front.

Les portraits monétaires qui représentent l'empereur en 238 ont tous les cheveux coupés sur le front, soit qu'ils aient eu un modèle unique ou qu'ils se conforment à la manière officielle, étant donné que, comme il résulte du buste Torlonia, Balbin avait commencé à devenir chauve avant d'arriver à la dignité suprême. L'idéalisation du profil et des traits du visage nous oblige à chercher pour notre denier d'autres répliques que les monnaies pour mettre en valeur les nouveautés iconographiques et le caractère réaliste.

La tête de Leningrad, celle du Vatican et la tête Torlonia se ressemblent le plus en ce qui concerne l'âge du personnage et les particularités physionomiques. La tête de Leningrad est la plus jeune. La coupe des cheveux est encore droite et les deux lignes du visage, autour des yeux et autour de la bouche, ne sont pas encore approfondies par l'âge. La tête du Vatican est celle d'un vieil homme, un peu fatigué même et certainement désabusé. La tête Torlonia est d'une remarquable plasticité et d'une ressemblance frappante avec le profil du denier du Cabinet Numismatique. Ce n'est probablement pas un portrait officiel.

Le regard de tous ces monuments déjà cités est légèrement tourné vers la droite. Le profil du denier a une certaine légèreté dans la vieillesse incontestable, la même qu'on remarque aussi au buste Torlonia et qui nous fait voir une liaison encore plus étroite entre ces deux images. Elles ne sont pas seulement apparentées chronologiquement mais aussi en tant que manière et conception. Dans la physionomie de ces portraits, on remarque aisément le revirement des traits du portrait républicain, tandis que, dans le regard, dans les sourcils, dans les plis profonds du visage, se concentre, selon l'opinion de Pericle Ducatiinfo, l'expression du visage telle qu'elle fut réalisée, en tant qu'organisation globale, durant l'époque immédiatement antérieure.

Les troisième et quatrième décennies du troisième siècle représentent la réaction contre le classicisme d'un réalisme d'ancienne tradition étrusque et italiqueinfo , avec un substrat psychologique évident que le denier du Cabinet Numismatique conserve encore fidèlement, mais qui diminue et s'efface dans les autres effigies monétaires de Balbin. Attestée artistiquement de la sorte, cette série de deniers qui contient un nombre restreint de pièces, doit être placée dans le schéma chronologiqueinfo des émissions des deux empereurs, en tête et avant la réintroduction de l'antoninien, mais à coup sûr, parallèlement à une série similaire, encore inconnue, pour Pupien.

On peut émettre plusieurs hypothèses sur la découverte de cette pièce unique en Dacie, aux environs de Turda. Nous présumons qu'une série si limitée n'a pu être largement diffusée hors de Rome et, vu l'omission du revers, il est possible qu'elle soit restée dans les dépôts de l'état, jusqu'à ce que des besoins financiers, dans ces temps de crise, aient provoqué son utilisation: par exemple, les guerres avec les Carpes, qui, durant cette même année, ont commencé à attaquer les frontières de l'empire en Dacie. Du reste, le trésor de Turda, mentionné au début de ces pages, ne contient pas de monnaies émises entre Sévère Alexandre et Gordien III; le fait, remarqué aussi dans d'autres trésorsinfo, autorise à supposer que les monnaies de pareilles séries limitées pouvaient se trouver probablement dans les mains de l'armée qui recevait la solde et combattait dans les unités militaires proches de l'empereur.

Une inscription funéraire d'Intercisa en Pannonieinfo lue par S. Soproni, parle d'un Publius Aelius Proculinus qui est mort durant le bello Dacico desiderato ad castellum Carporum, luttant dans la cohortem septimam praetoriam piam uindicem Philippianam. Selon l'éditeur ce castellum Carporum se trouvait quelque part à l'est de la Dacie, près de l'arc carpathique oriental, où s'étaient retirés les Carpes, poursuivis par les troupes victorieuses de Philippus. Les légions de Pannonie qui, depuis long temps, fournissaient des recrues aux gardes prétoriennesinfo, ont pu recevoir, vu les difficultés économiques, des monnaies du dépôt. C'est une des nombreuses explications probables qu'on puisse donner de la découverte d'une pièce rare qui ne fait pas partie d'un trésor monétaire, à une distance si grande du lieu de l'émission. Si, du point de vue historique, l'existence d'une pareille monnaie attend encore des éléments pour compléter sa signification, du point de vue artistique et iconographique, elle est incontestablement un document nouveau important qui contribuera à enrichir l'iconographie de Decimus Caelius Balbinus.

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