Studia I

UNE SCYLLA FUNÉRAIRE D'APULUM

Signalé comme provenant d'Apuluminfo, le monument dont nous nous occupons apporte quelques nouveaux éléments pour l'iconographie funéraire de la Dacia Superior, dans une direction où, bien qu'existant quelques monuments similaires, leur mauvais état de conservation ne peut offrir la précision et le détail du bas-relief que nous présentons. Le bloc de calcaire a une longueur à la base de 950 mm, une largeur de 340 mm et une hauteur de 390 mm. Le bas-relief se trouve au-dessus d'un socle haut de 80 mm dont le coin droit postérieur est écorné. Les parties supérieure et postérieure du bloc, qui ne sont pas finies, nous permettent de supposer l'existence d'un monument funéraire de plus grandes dimensions, le bas-relief discuté n'en étant qu'une partie. Vue de face la Scylla est encadrée par deux sphinx funéraires placés aux angles, à 45o par rapport au plan frontal. Les pattes de devant manquent, annulant ainsi un détail important: celui de leur position et de l'existence d'une tête entre elles ou sous elles. Mais, si nous analysons l'ensemble du bas-relief, nous observons qu'on ne trouve sur le socle ni la place ni les traces des parties éventuellement disparues, ce qui conduit à une solution locale, sur le buste, des membres antérieurs.
art10Le matériel publié jusqu'à présentinfo nous offre encore une image de la Scylla funéraire à Apulum même, présentée toujours de face, dans une attitude qui doit son explication au culte: elle soutient de ses bras les membres inférieurs. Mais, en comparaison à l'iconographie habituelle des monstres aquatiques sur des monuments de ce genre, le bas-relief présenté a une personnalité artistique bien marquée en premier lieu par la façon d'exprimer si plastiquement l'anatomie de l'effort fait pour soutenir, pour retirer, avec les bras les membres pisciformes tentaculaires, dans un geste d'offrir et d'absorber. Les épaules en avant, les seins estompés et le relief vigoureux des côtes soulignent cet effort, en contraste voulu avec l'immobilité de la figure et de la riche masse des cheveux, avec les pommettes saillantes et les yeux qui hypnotisent. Un détail rigoureusement souligné est la présence des écailles seulement du côté „intérieur" des membres pisciformes, lesquels, en une position idéale auraient été rapprochés, donnant un aspect fusiforme à la partie inférieure du corps. Ce dessin limité tant par la bordure continue que par les parties lisses et rondes de l'extérieur des membres et les écailles qui ressemblent à des énormes ventouses, tendent plutôt à la représentation d'un céphalopode gigantesque, ce qui insinue une explication fort réaliste de la légende de Scylla, comme tourbillon marininfo. Les représentations des sphinx, dépourvus de seins et de mamelles, comme on ne les trouvent pas d'habitude à Apuluminfo, ne sont pas moins originales. Leur riche chevelure faisant une note commune avec celle de la Scylla, passe du côté inférieur autour de protubérances qui, vues de face, ressemblent à des „collerettes". En réalité ces détails, séparés par la coiffure de l'ensemble auquel ils appartiennent, sont les bouts des ailes très rehaussées et par cela portées très en avant. Le plumage, plastiquement réalisé par des flammes, veut suggérer l'agitation et précise que les sphinx vient de descendre depuis peu; c'est une indication qui nous est donnée aussi par la position provisoire des pattes qui ne se trouvent pas encore dans la tenue rigide et hiératique bien-connue. Les bouts des ailes, pliés en dehors, tout comme sur notre bas-relief, se retrouvent stylistiquement similaires en Bretagneinfo à un sphinx funéraire qui tient ses ailes dans une attitude de repos.

L'impression générale du monument est le mouvement, l'agitation, l'obsession, réalisée par le contraste entre la torsion des corps et l'immobilité des têtes. Le geste même de Scylla est relié à la signification du relief. Marcel Renard démontre clairementinfo la qualité possessive des monstres rapaces dans l'iconographie funéraire, concretisée dans le concept de hieros gamosinfo, sacre union entre le sphinx et sa victime laquelle se livre sans opposition, dans un état de totale hypnose. Scylla attend sa victime qu'elle absorbera possessivement vers l'autre monde. Une fois de plus, cette idée est soulignée par une présentation accentuée du sexe, vers lequel convergent toutes les lignes de force du corps monstrueux et dans l'exhibition duquel, le geste qui ouvre au maximum, à l'aide des bras, les membres pisciformes, trouve son explication. Le sexe figuré si clairement dans le monument dont nous nous occupons explique le lieu commun de l'attitude des Scylla funéraires et confère à la représentation un sens de culte plus profond. En ce qui concerne l'économie des images sur le bloc de calcaire, l'accent tombe cette fois-ci sur l'image centrale, les sphinx deviennent des auxiliaires, descendus au dernier moment, comme on l'a montré plus haut, pour compléter le sens funéraire de l'ensemble. Et, de ce point de vue, le monument constitue une nouveauté parmi ceux du même genre. Habituellement, en Dacia Superiorinfo les lions et les sphinx qui encadrent l'élément central (le buste du défunt, une tête humaine, un boucrane, des dauphins, une tête de divinité chtonienne, etc.) reçoivent l'accent d'intensité de la représentation et constituent la force et le sens de celle-ci. Mais la Scylla funéraire domine le tout et occupe la place centrale, réservée d'habitude au symbole du possédé; d'autre part, elle insiste sur l'idée de possession.
C'est à ces conclusions que nous abutissons, si nous le considérons comme couronnement et pièce unique d'un ensemble funéraire. Mais nous avons remarqué que la partie supérieure du bloc n'est pas finie et qu'elle aurait dû recevoir une autre pièce au-dessus. Trois faits soutiennent cette hypothèse: a) généralement les éléments figuratifs des couronnements, même sans être en ronde-bosse, ont le contour découpé, bien entendu s'il s'agit d'une plaque; la massivité du bloc implique donc sa position infrastructurelle;

b) le socle dans le cas d'une pièce unique, aurait été doublé par un autre élément pour fermer la partie supérieure du registre. Le socle du segment supérieur devait avoir cette fonction;

c) la massivité du bloc se réduit immédiatement après le socle, mais s'accroît vers la partie supérieure jusqu'aux dimensions de celui-ci pour recevoir le fragment superposé. Donc, on doit considérer cette Scylla funéraire, sur laquelle tombe l'accent dû à sa position, comme la partie inférieure d'un monumentinfo, qui, selon notre opinion avait un couronnement en ronde-bosse ou découpé et un registre central avec une inscription, mis au-dessus du fragment discuté. En ce qui concerne les plans du bas-relief, l'artiste a dû faire face à un difficile problème, mettant les sphinx à 45o, car une partie de leur corps devait être encadrée dans le plan frontal de la Scylla. Des solutions plus faciles se retrouvent, à Apuluminfo, dans des bases avec des lions présentés de face sur un côté, et de profil sur les côtés adjacents. Les extrémités des membres pisciformes qui se divisent en branche ou feuille, comme stylisation de la queue de dauphininfo, sont curieuses. Le mouvement caractérise le tout dans une harmonie parfaite de l'extérieur avec l'idée représentée, et se place dans le spécifique artistique du bassin du Danube et de la Moésieinfo, en faisant note commune avec le monde méditerranéen, avec „tout l'empire romain”, selon l'expression de Silvio Ferriinfo. La source commune de ces représentations ne peut être que les officines de l'Italie du Nord ou Centrale, tant pour la Dacie, que pour la Rhénanie ou la Bretagne, comme le souligne Marcel Renardinfo, mais en même temps le rapprochement, dans les zones-limites de l'empire, des civilisations „préhistoriques”info, apporte une note originale soit en général, soit limitée à un modeste détail. À côté des lions, des sphinx, des aigles, des anguipèdes, des démons, des génies et des Aphrodites funérairesinfo, les Scylla reçoivent par les précisions du monument d'Apulum une signification et une explication plus adéquate à leur importance dans l'iconographie funéraire romaine.

cop-studia-1

rasfoieste-250x500

galeriei-250x500-2

cronici-250x500