Les pierres gravées

GRYLLOI ET CARICATURE HELLENISTICO-ROMAINE

Dans ce qui suit nous ne nous rapporterons pas au nombre important de grylloide toutes espèces qui se trouvent dans la collection, mais au but final qui est le leur, tel qu’il nous paraît être le mieux précisé à la lumière d’un camée qui nous semble bien le caractériser. L’une des finalités de la caricature gréco-romaine est son effet esthétique-décoratif info attesté dès la céramique attique (dans le groupe des vases de Phlious ou dans la céramique italiote en général), dans la peinture murale, (comme dans l’atrium de la maison de Ménandre à Pompéi), en toreutique (sur les parois d’une coupe de Boscoréale). Ne fût-ce que sous cet aspect, la caricature hellénistico-romaine compte une série considérable de monuments, dont la problématique est abondante. En ce qui nous concerne, nous nous contenterons de déceler une de ses tendances qui, au cours des siècles suivants, devait devenir la principale modalité décorative caricaturale.

Dans la collection que nous publions se trouve un camée piriforme en agate en deux couches, relief blanc sur fond noir, (catalogue n° 671), représentant une tête caricaturale masculine vers la gauche, fortement détachée de la masse de la pierre. Les principales exagérations caricaturales du profil sont le nez crochu, long, pointu et perforé, la bouche ouverte à dentition prognate, une calvitie totale, marquée par une petite touffe de cheveux sur l’occiput, le cou maigre, ridé, à la pomme d’Adam prononcée. Le portrait de cet anonyme appartient à la catégorie glyptique des grylloi, dans le sens large dans lequel Binsfeld comprend les caricatures antiques de ce genre info.

Le fait qu’un camée, supérieur en exécution artistique, du genre de celui-ci représente une caricature, confère aussi un sens à d’autres monuments découverts en différents points du monde romain, mais qui s’unissent tous sous le même dénominateur commun de la typologie et de la datation.

En premier lieu la plastique en terre cuite nous présente de nombreux spécimens parmi lesquels nous mentionnons la tête grotesque de Tarente info, attribuée aux ateliers alexandrins du IIe siècle, les similitudes dans l’exécution de la figure étant remarquables si nous la comparons au camée en question.

C’est aux mêmes ateliers, ou en tout cas au même monde et au même siècle, qu’appartiennent aussi les figurines en terre cuite découvertes à Izmir en 1921 et conservées au musée de Genève info, parmi lesquelles nous notons une tête info dont l’expression est identique à celle de notre pièce info.

Dans la collection Dr. Severeanu du Musée d’histoire de la ville de Bucarest il y a une tête en terre cuite, de dimensions réduites, provenant probablement de l’un des ateliers coroplastiques des cités grecques du littoral de la Doubroudja et datable, selon les critères stylistiques et le traitement de la pâte, du IIesiècle info.

On a récemment trouvé à Histria dans une tombe romaine datant du même siècle, deux vases plastiques miniatures très intéressants, — l’un représente une tête de jeune fille, l’autre une tête grotesque de la facture du type que nous étudions — , céramique recouverte d’un glacis olivâtre spécifique des ateliers égyptiens du IIesiècle. Dans les dernières fouilles faites à Histria, on a mis au jour des fragments de plus en plus nombreux de vases recouverts d’un glacis semblable, ce qui prouve que ce n’est pas seulement par accident que cette céramique s’est étendue dans ces régions de l’Empire.

Le fait que les figurines en terre cuite du genre de celles dont nous avons parlé ci-dessus, même si elles sont incluses dans un inventaire funéraire, ne peuvent avoir une signification apotropaïque, nous est prouvé par simple comparaison avec celles qui ont effectivement ce caractère qui exagère un défaut physique ou une maladie pour remplir leur rôle de talisman info.

D’autre part cependant, cette catégorie de représentations ne se rapporte pas non plus à des rôles comiques info, où les acteurs seraient représentés en diverses hypostases, pour la bonne raison que nous n’avons souvent affaire qu’à des têtes et que l’absence de masque ou de tout autre accessoire de théâtre est un indice certain, même dans le cas où tout le corps humain est représenté, sans mentionner l’absence de pantomime, caractéristique aux figurines d’acteurs comiques. Toutefois, que le type en question ait une filière qui passe à un moment donné par la phase d’abstraction des personnages du mime ou de l’atellane info, est un autre problème qui vient confirmer nos suppositions concernant son évolution.

Le fait que dans l’art difficile et précieux du camée on exécutait un portrait caricatural dont le but esthétique ne pouvait être que décoratif, nous incite à interpréter à nouveau le sens de tous les monuments mentionnés ci-dessus et à leur attribuer un rôle esthétique-décoratif par excellence, surtout que ceci correspond à la mentalité du monde hellénistique alexandrin avide de transformer la cacoschématie et l’asymétrie en leur opposé logique réalisant une harmonie syncopée par le procédé du naturalisme et de l’exotisme info.

Le camée de la collection du Cabinet numismatique est dans ce sens un bon exemple, non seulement parce que son exécution est irréprochable du point de vue technique, mais parce que les plans faciaux reliés en une ondulation d’ombres et de lumières de la surface entière, donnent à la figure même le plausible du naturel, quoique certains détails soient grossiers et organiquement invraisemblables. Tel, par exemple, le nez troué en son point le plus arqué malgré toutes les difficultés techniques et le risque de briser la roche. Pourtant, un effet particulier a été ainsi obtenu. Tout aussi frappant était une boucle d’oreille suspendue au lobe perforé de l’oreille, car, comme nous l’indique le revers non travaillé de la pierre, tout le camée devait être monté en pendentif.

Un indice supplémentaire sur la provenance du camée est la dentition prognate mais complète, une manière de rendre le comique spécifiquement alexandrine et diamétralement opposée à la conception romaine du grotesque à cet égard info.

Pour l’origine du type grotesque à destination décorative, les masques puniques en argile du Musée du Bardo de Tunis info sont un exemple parlant : ils exagèrent les caractères sémitiques de la face et constituent un canon de toutes les interprétations alexandrines répandues d’Egypte au IIe siècle, dans le reste du monde romain.

Importées des rives du Nil ou copiées dans les ateliers de potiers ou de coroplastes romains, les figures grotesques décoratives eurent une large expansion au IIe siècle dans la zone centrale de l’Europe, depuis le Rhin jusqu’à la Tisza.

Le caractère décoratif de ces masques qu’on suspendait sur les murs des atriaest démontré aussi par le fait que l’exemplaire d’Aquincum n’a pas les yeux et la bouche perforés info ; ils pouvaient être peints d’une couleur claire ou foncée de manière à créer un contraste avec le reste de la figure, tout comme, toujours pour contraster, étaient de dimensions beaucoup trop réduites les perforations pour la vue et, l’ouië des masques de Trèves, Cologne, Worms, Wiesbaden et Strasbourg info.

Nous en tirons ainsi la conclusion que, à la lumière de ce camée gryllos, e précise cette tendance de l’art hellénistique-romain de transformer la figure humaine caricaturée en un élément décoratif, en brisant ainsi, une fois de plus, les règles de l’esthétique classique grecque qui concevait l’homme comme mesure de l’univers. Il y a sans doute dans cette tendance un écho attardé de la conception de l’art égyptien selon lequel le visage humain ne joue qu’un rôle décoratif dans une structure artistique, tout comme l’aspect de la caricature hellénistique-romaine, à son tour, a son écho tardif dans les masques décoratifs du style gothique.

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