Les pierres gravées

L'ENFANCE DE CALIGULA - À PROPOS D'UN PORTRAIT GLYPTIQUE INÉDIT

Le Cabinet numismatique de l'Académie de la République Populaire Roumaine compte, parmi les camées impériaux de sa collection de pierres gravées, un sardonyx en deux couches, représentant une tête d'enfant, joufflu, vu de face, légèrement tournée vers la gauche. Les dimensions de la pièce sont de 23 × 19 mm et de 9 mm d'épaisseur. Le fond du camée est brun, pendant que le relief en est d'un blanc rosé.

Cette oeuvre remarquable de l'art glyptique romain a une double importance: en tant que réalisation supérieure, d'une part, et comme document historique iconographique, de l'autre.

La tête d'enfant - gravée par le lithoglyphe, qui n'a pu signer son oeuvre - représente l'empereur Caïus Caligula, fils de Germanicus, à l'âge d'environ 7 ans, ainsi qu'il résulte de l'information fournie par Suétoneinfo et d'après son image, qui figure sur le Grand Camée de Parisinfo. Suétone mentionne l'an 12 de n.è. en tant que date de naissance de Caligula, et l'évènement de la séparation de Germanicus de sa famille, la veille de son départ pour l'Orient, d'où il allait ne jamais revenir, évènement marqué par le plus grand et le plus beau chef‑d'oeuvre de l'art glyptique ancien, se produit en l'an 18 ou 19 de n.è.

cameedefrancemidtv1-bLa ressemblance entre notre camée et le portrait de Caligula enfant, du Grand Camée de Paris, est si frappante, comme image et manière, qu'elle entraîne d'intéressantes conclusions que nous allons tâcher d'exposer et d'argumenter ci‑après.

Outre le portrait appartenant à la collection du Cabinet numismatique, il n'y a aucun autre qui représente le futur empereur à un si jeune âge, bien que ses portraits soient assez nombreux, fût‑ce en intaille ou en ronde bosseinfo. Mais la ressemblance de ce portrait avec celui du Grand Camée de Paris ne se fonde pas uniquement sur les traits généraux de la figure, qui, à cet âge, peuvent être communs et non significatifs, mais bien sur des détails physionomiques carac­téris­tiques pour toute la famille Julia-Claudia et que le graveur a pris soin de rendre fidèlement; nous nous rapportons aux oreilles pendantes, dont le pavillon, très développé, est rabattu vers le visage, détail souligné aussi bien sur le Grand Camée que sur le nôtre. Le même trait apparaît sur tous les portraits d'Auguste, de Tibère, de Caligula ou de Claude.

caligula_smallPar conséquent, la ressem-blance générale qui aurait pu être simplement fortuite est précisée et confirmée par ce détail, qui pose de façon imminente le problème de la paternité et de la date où les deux pièces ont été travaillées, car aucun doute ne subsiste pour celui qui examine les deux images - mises en parallèle - qu'il ne s'agisse d'un seul et même artiste graveur. Bien plus, le profil d'une étude aisée de ce portrait détaché, permet d'identifier un autre camée, que Salomon Reinach donne en tant que portrait de Britannicus et qui s'avère être le portrait de Caligulainfo à l'âge d'environ 10 ans. Malheureusement, nous ne savons plus dans quelle collection est entré ultérieurement ce camée - qui se trouvait à Florence, dans le Thesaurus Medicaeus - décrit par Goriinfo. - aucun des catalogues des grands musées du monde n'en faisant plus mention. Ainsi donc, notre camée demeure le seul document en ce qui concerne la possibilité de dater le Grand Camée de Paris et, implicitement, d'en déterminer la paternité.

Pline et Suétone1-d1-e info parlent de Dioscoride comme du plus grand artiste lithoglyphe dominant la période d'Auguste, tout comme Pyrgotélès illustre, en glyptique, l'époque d'Alexandre le Grand. Nous nous imaginons, et il est fort probable que ce soit ce qui s'est passé, que c'est à ce grec, arrivé à Rome vers la fin du ler siècle av.n.è., avec ses trois fils: Eutychès, Heraphilos et Hyllos, qu'on a confié la tâche de graver cet important monument.

La supposition est d'autant plus justifiée, que certains camées, d'un travail similaire à celui dont nous nous occupons, portent les signatures de Dioscoride et de ses filsinfo. Ces oeuvres, signées ou dépourvues de signatures, ne sont pas isolées; elles groupent un certain genre de sujets - repartis chronologiquement sur une période assez restreinte - se limitant aux membres de la famille impériale du début de la dynastie Julia‑Claudia. Un seul ou plusieurs, les auteurs des camées dont il s'agit appartiennent, sans conteste, à la même école, dont les progrès dans la transformation de la configuration mythologique hellénistique du sujet en un réalisme romain s'observent aisément. Le camée de Vienneinfo, le camée de Paris, le camée du British Museuminfo, ainsi que les autres pièces remarquables appartenant aux mêmes auteurs, forment un tout où évolue graduellement la manière de traiter l'entier, la conception de la composition du monument, tout en gardant la manière spécifique de la taille des figures, ainsi que la manière de tirer parti des couleurs des couches superposées de la pierre.

1-fCependant que le camée de Vienne, oeuvre supposée être de la haute époque de l'école de Dioscorideinfo, conserve encore la division formelle de la pierre en deux registres, ainsi que la manière de la composition hellénistique, le camée de Paris marque en ce sens un réel progrès.

Les trois registres se fondent en un seul et même tout, où la place des personnages mythologiques est prise par des figures terrestres, vivantes ou divinisées, hiératiquement transfigurées par la majestas populi romani qui les recouvre.

C'est justement cette unité et cette évolution de la conception constitutive de ces pièces, qui plaide pour en établir la date vers le début du Ier s.d.n.è., dans la première décennie du régne de Tibèreinfo. L'importance chronologique du portrait de Caligula, faisant partie des collections du Cabinet numismatique de l'Académie, réside justement en ce que, réunissant, au début du Ier siècle d.n.è., tous les traits spécifiques du portrait, et la plus grande ressemblance avec le portrait de Caligula du Grand Camée, il devient réellement un critère chronologique.Jusqu'à l'apparition de cette pierre, achetée à l'étranger par l'ingénieur Orghidan, qui en a fait don à l'Académie, avec tout le reste de son importante collection numismatique et glyptique, on ne pouvait savoir si le portrait de Caligula sur le Grand Camée était authentique ou fictif, si cette pièce avait été exécutée à l'âge d'environ 7 ans de Caligula ou si c'était une oeuvre de quelques décennies plus tardiveinfo; car, si les portraits des autres personnages sont connus et identifiables au moyen des quelques bustes et statues existants, celui du futur empereur n'était pas connu à l'aide d'une replique, à ce jeune âge.

Par conséquent, l'auteur du Grand Camée de Parisinfo a exécuté cette oeuvre autour de l'année 19 d.n.è., lorsque Caligula avait 7 ans, et a reproduit de manière véridique non seulement son portrait, mais certainement ceux des autres personnages aussi. L'existence d'un autre portrait de Caligula à l'âge de 7 ans exclut la possibilité d'une composition retrospective du Grand Camée, et voilà pourquoi. Dans l'éventualité de cette hypothèse, les autres personnages de la famille impériale, dont quelques‑uns encore en vie à ce moment‑là, pouvaient servir de modèle, si non eux‑mêmes, du moins leurs images à l'âge respectif du moment représenté sur le camée. Mais, d'autre part, nous savons très bien que les portraits exécutés sur des pierres précieuses étaient les plus fidèles et avaient toujours pour modèle le personnage lui‑même; étant donné l'énorme travail que comporte leur exécution, ils avaient à ce point de vue aussi, une valeur toute particulière.
Donc, le Grand Camée de Paris, d'une absolue authenticité, représente la famille impériale aussitôt après la mort de Germanicus, figurant de manière commémorative la scène de la séparation, au moment où celui‑ci partait pour son dernier voyage. Les trois registres du camée immortalisent exclusivement la gloire de Germanicus, sur terre et dans les cieuxinfo.
Nous supposons que l'artiste, graveur du Grand Camée, a exécuté après, pour chaque membre vivant qui figurait dans cette scène, un portrait séparé, de dimensions presque égales ou un peu plus grandes. C'est de cette façon qu'on pourrait expliquer la découverte du second portrait de Caligula, exécuté par la même main, chose évidente par la ressemblance avec son image, figurant dans l'ensemble. Mais pour pouvoir soutenir cette hypothèse, nous avons tâché d'identifier dans l'iconographie impériale, quelques oeuvres glyptiques qui représentent des similitudes de style et d'atmosphère avec les personnages du Grand Camée. Aussi avons‑nous constaté que d'autres camées peuvent constituer des oeuvres différentes du même artiste, représentant des portraits commémoratifs.
Sur le Grand Camée, les personnages de la famille impériale sont repartis en deux registres; dans le registre moyen se trouvent, de gauche à droite, Caligula avec Agrippine, Germanicus et sa mère Antonia, Tibère avec l'égide de Jupiter et Livie sur le trône; derrière eux, Drusus le jeune, fils de Tibère, et sa femme Livilla, soeur de Germanicus.< style="text-align: justify;" />Dans le registre supérieur, Germanicus, chevauchant Pégase conduit par Cupidon, arrive aux cieux où il est accueilli par Aeneas, Auguste et Drusus le Vieux.
Dans l'économie du tableau, le groupe central - Tibère et Livie - reçoit la plus grande quantité de lumière, insinuant en même temps le parfait accord, du moins officiel, entre ces deux personnages impériaux, tel que Tacite et Suétone le décrivent. Il est tout naturel que ce groupe - Tibère et Livie - puisse figurer seul sur un portrait détaché. Dans l'iconographie glyptique de Tibèreinfo, le camée qui le représente à côté de Livieinfo nous semble le plus proche de la manière de travail de l'auteur du Grand Camée; dans les deux représentations, les personnages étant identiques, en ce qui concerne les traits. D'ailleurs, dans le petit portrait, Tibère et Livie ont les bustes respectivement nu et drapé, exactement pareils à ceux du
Grand Camée. La coiffure de Livie et celle de Tibère, la couronne de laurier et le diadème sont gravés tout pareillement sur le camée de Paris.
Antonia, la mère de Germanicus, autre personnage important de la famille impériale, aura eu probablement elle aussi son portrait séparé, exécuté par la main du même graveur, en souvenir du même événement. Parmi les images que la glyptique a gardées d'Antoniainfo, l'une d'elles d'une ressemblance frappante - est celle du camée en sardonyx à trois couches: brun, blanc et jaunâtreinfo, représentant son buste lauré et drapé à droite; la coiffure en est exactement la même que sur le Grand Camée, avec des traits fort ressemblants, bien qu'assez généraux, afin de n'en pas préciser l'âge.

D'ailleurs, c'est une des caractéristiques générales des portraits de la glyptique impériale de ne pas donner des précisions biographiques en ce sens, sur le personnage représenté.

Finalement, pour nous limiter à quelques exemples seulement: le portrait d'Agrippine, mère de Caligula, connu en glyptique par de nombreux exemplairesinfo. Il nous semble qu'il soit travaillé par le même graveur, que les autres portraits détachésinfo, en l'espèce, un camée à deux couches, représentant le buste d'Agrippine, drapé et lauré, à droite, avec - derrière elle - le rouleau de l'histoire de Germanicus, tout comme sur le Grand Camée. Par suite de tout ce qui a été exposé ci‑dessus, nous considérons que la supposition faite concernant l'existence d'un portrait commémoratif de Caligula est en quelque sorte fondée, estimant que nous pouvons reconnaître des portraits similaires de quelques autres membres de la famille, exécutés par le même artiste.

En glyptique, les portraits d'enfants, s'ils ne sont pas très fréquents, existent néanmoins, soit en manière de camée, soit en ronde bosseinfo. Les portraits de Lucius Caesar et d'Annius Verus sont les plus proches en date de notre camée. Toutefois le portrait de Caligula leur est supérieur par son réalisme presque caricatural. L'iconographie monétaire, qui bien souvent nous est d'une grande utilité dans nos études sur les portraits impériaux, ne contient aucun portrait d'enfant, pendant toute la première moitié du Ier siècle de notre ère, jusqu'à Néron, à l'exception du portrait d'Auguste jeune, qui apparaît jusque sur les monnaies des cités phrygiennes; mais c'est là un anachronisme vouluinfo, Auguste, à cette époque, allant sur ses 46 ans. Les portraits de Néron jeune apparaissent sur les monnaies en or et en argent aussitôt après son adoption par Claude, c'est‑à‑dire en 51 de n.è. Le portrait de son rival au trône, Britannicus, n'apparaît qu'une seule fois sur un sesterce frappé à Romeinfo. Les effigies monétaires nous sont d'autant plus utiles, qu'elles s'évadent du maniérisme des portraits d'enfants des sculpteurs de l'époque d'Auguste et de Claude, quand le type Eros ou Dionysos était largement répanduinfo.

Le portrait de Caligula, des collections du Cabinet numismatique, se fait remarquer justement par les caractères réalistes, par lesquels l'artiste psychologue laisse entrevoir les traits d'âme de l'empereur qu'il devint. Le portrait littéraire fait par Suétone en est une confirmation. La tête est ronde, massive, aux cheveux épais, à larges ondulations, ramenés sur le front et partagés en deux au milieu de la figure. C'est une caractéristique de la coiffure de cette époque‑là, pour les deux sexes du même âgeinfo. Vers les tempes, les cheveux sont coupés au‑dessus des oreilles. Les yeux, aux contours bien marqués, ont les pupilles accusées et les arcades sourcilières proéminentes; ils sont éloignés, laissant une large portion à la base du nez, d'ailleurs long et aplati du bout, par le visage joufflu. La bouche est petite et fine. Le menton proéminent, presque pointu, mais coupé droit, de sorte que les joues dépassent la ligne du maxillaire. Les oreilles ont un pavillon développé et rabattu vers le visage. En général, l'ossature du crâne conserve parfaitement les caractéristiques du jeune Caligula, tel que nous le présente un buste du Musée National de Romeinfo. Le visage joufflu de notre portrait constitue plutôt une caractéristique de l'âge qu'un trait physionomique.

L'artiste lithoglyphe a su voir le futur tyran dans l'enfant gâté des légions de Germanie, dénommé «botillon» (Caligula). Son visage est celui d'un enfant volontaire, dont tous les souhaits étaient accomplis, aux caprices duquel les centurions se soumettaient de bon gré, enfin c'était un enfant de troupe impérial, qui mangeait et dormait dans les tentes des soldats, ses grands amis, sur lesquels il avait un pouvoir colossal, du fait de sa gentillesse même.

Rien que son apparition apaise une révolte militaire, survenue peu de jours après la mort d'Auguste. Lorsqu'il sera devenu empereur, il lui passera par la tête de décimer ces légions, qui l'avaient élevé et qui l'adoraient, à cause de ce que, bien des années auparavant, elles avaient osé se mutiner, pendant qu'il se trouvait dans le camp. Dès sa petite enfance, il avait donné des preuves de sa cruauté, tout comme sa fille, qui, plus tard, allait griffer de ses ongles les yeux des esclaves qui la soignaient.

Mais si la glyptique n'offre que peu d'exemples de réalisme dans les portraits d'enfants de cette époque, les reliefs en marbre commencent à se détacher de l'image idéale des Eros hellénistiques et à faire revivre les traditions réalistes du portrait républicain.

Les enfants de la famille impériale, sur la frise supérieure de l'autel de La Paix d'Augusteinfo constituent un premier exemple, que nous retrouverons adopté par l'art de la statuaire non officielle, telle cette statue d'enfant du Louvreinfo ou par le relief funéraire - un couvercle de sarcophage - du Musée National de Rome info.Grand Camee de FranceTout comme pour notre camée, le réalisme de ces deux portraits est d'autant plus subtil, que les traits du visage ne sont accusés par aucune ride caractéristique; bien au contraire, il irradie de sous la peau du visage bien tendue, sous laquelle les muscles n'ont pas encore pris le pli de quelque rictus.

Le camée représentant Caligula enfant est encore un monument de premier ordre dans la série des portraits réalistes du Ier siècle de n.è. et, ainsi que nous l'avons démontré ci‑dessus, il constitue un critère chronologique pour d'autres pièces de grande valeur artistique et historique. De futures études iconographiques pourront pousser plus loin les opinions et les conclusions émises à propos de ce portrait. Ces lignes ont eu pour but de porter à la connaissance des chercheurs une pièce importante de la glyptique impériale romaine, faisant partie des collections du Cabinet numismatique de l'Académie de la R. P. Roumaine.

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